En installant la cour dans un nouveau château à Versailles, le roi Louis XIV poursuit un but essentiel, la "domestication" de la noblesse en la corsetant dans les codes et les règles de l’étiquette et en l’occupant par des fêtes et des cérémonies. La plupart de ces cérémonies tournent autour de la personne royale devenue l’acteur principal de ce théâtre baroque où les courtisans, figurants pensionnés ou non, cherchent un meilleur rôle, donnant ainsi « l’illusion de l’obéissance » chère à Pierre Goubert. Nourris et logés à la cour, les nobles sont semblables au chien de la fable de La Fontaine, Le Loup et le Chien : espérant des pensions, ils se soumettent et abandonnent leur liberté dans la prison dorée qu'est le palais royal.

Versailles est par ailleurs le cadre à la mesure de la grandeur du roi, du moins à l’image de celle qu’il veut faire reconnaître par les souverains étrangers. Le roi y attire de nombreux artistes dont il devient le mécène et qui contribuent à l’éclat de son règne. La richesse du décor doit immortaliser la puissance du roi soleil : ainsi la galerie des glaces vante-t-elle sa gloire militaire en exposant ses victoires. Il en va de même pour les cérémonies, qui doivent être fastueuses afin d'éblouir ceux qui y sont conviés.

Les successeurs de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ont dans l'ensemble peu modifié les pratiques de la cour, même s’ils répugnaient à recevoir assis sur leur chaise percée et délaissaient la Chambre du Roi, préférant l’intimité de leurs appartements privés. Louis XVI a par exemple fait aménager une bibliothèque par Jacques-Ange Gabriel : c’est là qu’il recevait ses proches et qu'il a préparé l’expédition de Bougainville.

Appelé à occuper une place privilégiée auprès du roi, Nicolas Le Floch est initié à l’étiquette de Versailles dès L'Énigme des Blancs-Manteaux, où son ami Pigneau lui apprend que La Borde est l’un des quatre premiers valets de chambre du Roi et qu'à ce titre, il dort – lorsqu'il est en service – « au pied même du lit royal ». Les premiers valets de chambre avaient en effet pour charge d’organiser le Petit Lever à huit heures du matin ainsi que le Petit Coucher. C'étaient également eux qui dévoilaient la liste de ceux que le roi souhaitait convier à sa table – liste qu’il avait établie au retour de la chasse – ou qui, lors du coucher du roi, remettaient un bougeoir d’argent à la personne que le monarque voulait distinguer. Vivant dans l’intimité du maître de Versailles, La Borde est donc particulièrement important.

Ci-contre, en grande pompe, le lever du roi par Charles-Emmanuel Patas (1775).

Les garçons bleus, comme Gaspard, sont aussi d’autres personnages importants. Sous les ordres des premiers valets de chambre, ils furètent partout. Craints de chacun, ils connaissent les moindres recoins du château et en découvrent tous les secrets. Ils sont au nombre de dix-huit, qui servent en alternance, par six, vingt-quatre heures sur vingt-quatre quinze jours de suite.

L’étiquette régit chaque moment de la vie du roi, de son lever à son coucher : "Petit Lever", "Grand Lever", messe, "Conseil" ou audiences particulières, chasse ou promenade, "Appartement", "Souper au Grand Couvert", "Grand Coucher" et "Petit coucher" se succèdent selon un rituel très strict. Il était du reste difficile de se soustraire aux rigueurs de l'étiquette : la première dame d'honneur de Marie-Antoinette, Mme de Noailles, que la reine avait significativement surnommée "Madame Étiquette", ne manquait jamais de la rappeler au moindre écart.

Ci-dessus, une chasse du dauphin, le futur Louis XVI.
À gauche, Louis XV en promenade à la cascade de Trianon, en compagnie du duc d'Antin.
Source gallica.

Moments dévolus au jeu, les "appartements" étaient très prisés par les souverains et leur entourage. Régalé par le monarque, on y dansait et jouait à des jeux de société très divers. Ces soirées, données par le roi dans les grands appartements de Versailles, jouaient un rôle non négligeable dans la "domestication" des courtisans, qui y gagnaient et y perdaient tour à tour de très grosses sommes.


Seconde chambre des Apartemens, Trouvain (vers 1694). Source gallica


Troisième appartement, Trouvain (1694). Source gallica.

  Ci-contre, un aperçu des "appartements" vers 1694. La première soirée se tient dans le second appartement : le fils aîné de Louis XIV joue aux cartes, entouré du duc et de la duchesse de Bourbon (à sa droite) et de la princesse de Conti (à sa gauche). En-dessous, une représentation du "troisième appartement" : le roi joue au billard face à Monsieur, son frère.

Comme le montrent ces deux estampes de la fin du XVIIe siècle, la passion du jeu touchait aussi la famille royale. Elle s'accentua au XVIIIe siècle : on connaît la passion coûteuse de Marie-Antoinette pour les jeux de cartes et le billard. Dès la première année de son règne – en 1774 –, Louis XVI avait d'ailleurs fait transformer le cabinet de curiosités de Louis XIV en un salon des jeux.

La série dévoile d’autres aspects de l’étiquette. Devenu marquis de Ranreuil, Nicolas Le Floch a acquis le droit de participer, comme dans L’Homme au ventre de plomb, aux chasses royales. Lorsque le roi revient de l'une de ces chasses, Nicolas a aussi le privilège d'assister au débotté du roi (cf. la fin du premier roman et L’Affaire Nicolas Le Floch), ou à son bain (Le Fantôme de la rue Royale). On le voit aussi assister à la messe dominicale dite à Versailles, puis entrer, à la suite de Sartine, dans la salle du Conseil (L’Affaire Nicolas Le Floch).

Cependant, même s'ils suivent pour l'essentiel les règles de l'étiquette, Louis XV et Louis XVI font évoluer les usages de la cour. Louis XV innove par exemple dans le domaine des repas, préférant les soupers intimes, dans son petit appartement ou dans ses cabinets, à l'apparat du "Grand Couvert". Ce goût donne lieu à des changements. Ainsi le château de Versailles est-il doté, comme celui de Choisy, de salles à manger pour l'hiver pour l'été.

L’hygiène s’est aussi considérablement améliorée depuis le règne de Louis XIV. Certes, celui-ci avait déjà conçu un "appartement des bains" mais les bains des courtisans et de la famille royale deviennent plus fréquents après son règne : ainsi que le souligne la série de Jean-François Parot, odeurs et parfums forts sont moins acceptés, même si la présence de chevaux et la transpiration des cavaliers après la chasse devaient encore se sentir dans le palais.

Il reste que l'évolution la plus notable au XVIIIe siècle va dans le sens d'un accès plus grand à l'intimité. Louis XV et – encore plus – Louis XVI revendiquent leur droit à une vie privée : d'où le déclin de Versailles bien avant 1789. Jean-François Parot ne manque pas de le rappeler dès le premier roman, La Borde y déclarant : « Quand le roi n'est pas là, chacun fuit Versailles. » Le discours est celui de ses contemporains. Le prince von Kaunitz alors ambassadeur en France écrivait en 1752  :

« Versailles est une vraie solitude lorsque le roi est absent, et il l’est pendant dix mois de l’année. Alors n’y reste personne que qui ne peut s’en dispenser. Quand il y est, les hommes qui viennent lui faire la cour sont avec lui à la chasse et soupent dans ses cabinets, ou, s’ils n’y soupent pas, s’en retournent à Paris au plus vite cacher leur désespoir et leur honte. » (Mémoires de la cour de France)