La capitale attire les provinciaux.

Poussés par la misère, ils quittent leur village natal. Ils se louent d'abord à la journée sur les chemins mais les travaux qu’on leur impose s’apparentent le plus souvent à des travaux forcés. Aussi vont-ils, de fil en aiguille, échouer à Paris, en quête d’une vie qu'ils croient plus facile.

Nicolas le constate dans Le Crime de l’hôtel Saint‑Florentin :

« Chaque jour, de pauvres hères arrivaient par la grand'route, attirés par les prestiges et les mirages de Paris. Ils espéraient y trouver une solution à leurs malheurs ainsi qu'un terme à leur pauvreté. Les travaux des grands chemins à corvée, où l'on forçait le labeur et la subsistance des journaliers au-delà de l'imaginable, les entraînaient au désespoir ; ils prenaient le parti de se réfugier dans les villes, où ils venaient grossir la masse des indigents. »
Ci-contre, une estampe intitulée Un Ramoneur accompagné d'un chien quitte son pays (Michel Lasne, 1595- 1667). Au XVIIIe siècle, les Savoyards témoignent encore de la grande migration des pauvres vers la capitale. Mercier écrit dans le Tableau de Paris  : "Ils sont ramoneurs, commissionnaires [...]. Ils parcourent les rues depuis le matin jusqu'au soir, le visage barbouillé de suie, les dents blanches, l'air naïf et gai : leur cri est long, plaintif et lugubre."

Le sort des soldats invalides est particulièrement précaire. C'est ce que met en évidence, dès L’Énigme des Blancs-Manteaux, Jean-François Parot à travers l'histoire de Bricart, le soldat invalide privé de son héritage et conduit à d'abominables expédients pour survivre dans la capitale. Pelven, dans L’Homme au ventre de plomb, et Jacques Nivernais, dans Le Sang des Farines, sont cependant plus chanceux que lui. Le premier travaille à la Comédie italienne car, connaissant l'art des nœuds, les anciens matelots étaient recherchés dans les théâtres pour manier décors et machines. Quant au second, qui a pu amasser un petit pécule après la guerre, il a ouvert une échoppe de savetier où il loge et gagne sa vie honnêtement. Située dans un quartier à l’abandon, cette échoppe est cependant très précaire.

La population parisienne est donc, en ce qui concerne les plus pauvres, extrêmement mobile, ce qui ne laisse pas d'inquiéter la police de l'époque, ainsi qu'on peut le lire dans Le Cadavre anglais :

« Le lieutenant général de police s’inquiétait fort de cet afflux de peuple. Le contrôle de ces inconnus s’avérait difficile, les bureaux ne pouvaient être instruit que de ceux qui logeaient dans les auberges, mais non des mendiants, journaliers et autres misérables qui, tous les jours passant les barrières, couchaient dans les galetas où aucun registre n’était tenu ou pis, à la belle étoile. »

La gravure de Dunker ci-contre (1785), qui illustre le passage du Tableau de Paris dans lequel Mercier décrit les portefaix, donne bien l'impression d'une foule dense et affairée autour du miroitier. Le lecteur de la série se rappellera d'ailleurs sans doute le passage de L’Affaire Nicolas Le Floch dans lequel l'auteur décrit un vitrier qui, trébuchant, renvoie à Nicolas son propre reflet.

 
     
Beaucoup de ces provinciaux exercent des métiers ambulants, les célèbres "cris de Paris" qui animent les rues de la capitale depuis le Moyen Âge. La série de Jean-François Parot en donne un échantillon assez représentatif. On pourrait citer, entre autres :

le petit Savoyard qui sert de "vas-y-dire" à Nicolas,

Tirepot et son chalet de nécessité, le vitrier qui trébuche,

le vendeur de coco, les gobelets enchaînés à la ceinture,

le décrotteur qui, muni d'une ingénieuse planche à roulettes, aide parfois le client à traverser la rue submergée par la boue,

le vielleux qui fait danser les gens au milieu de la rue du Faubourg Saint-Antoine dans Le Crime de l’hôtel Saint-Florentin,

le clocheteur des morts que taquinent les mitrons de la rue Montmartre,

les gadouards – ou vidangeurs – mis en scène dans Le Sang des farines,

ou encore le dératiseur que croise Nicolas dans Le Cadavre anglais.

Vous verrez, en cliquant sur les flèches du diaporama ci-contre, cinq représentations de ces "cris". Certaines sont antérieures au XVIIIe siècle.

L’essentiel des activités de Nicolas se situant dans la rue, priorité est donnée dans la série aux métiers ambulants, mais il existe aussi des commerces fixes. L’échoppe du savetier dans Le Sang des farines en est un exemple : ouverte sur la rue et protégée par un auvent, elle est typique de la plupart des commerces fixes.

Ci-contre Les Trois Pucelles d'Étienne Jeaurat (Musée Carnavalet), du nom de l'enseigne de la galerie de tableaux visible sur la droite. À gauche, on aperçoit une autre échoppe. Dans la rue, des marchandes de poissons apostrophent le client. On voit aussi, sur la droite, arriver un porteur d'eau tandis qu'un homme urine discrètement contre le mur, en tentant de se cacher darrière un pan de sa veste.

Cependant il existe aussi des boutiques fermées, comme la pâtisserie Stohrer – toujours visible rue Montorgueil – et la boutique de Maître Vachon – fictive. Le Cadavre anglais insiste d'ailleurs sur ces boutiques, évoquant la boutique de mode de Rose Bertin (Le Grand Mogol), l’atelier de l’horloger Le Roy ou la nouvelle boutique de Maître Vachon, Les Ciseaux d’argent. C'est là le signe que la ville se redessine socialement, les gens aisés se regroupant à l’ouest de Paris, autour de la rue Saint-Honoré. Mais ces boutiques sont rarement tenues par des provinciaux.

La série ne manque pas non plus de mettre en scène le sort des domestiques. Quoique souvent molestés par leurs maîtres, ils sont tout de même privilégiés puisqu'ils sont logés, nourris et blanchis et arrondissent en outre leurs fins de mois en pratiquant le regrat, c'est-à-dire en revendant à de plus pauvres les restes de cuisine ou de chandelles.

C'est le cas des domestiques du duc de La Vrillière dans Le Crime de l'hôtel de Saint-Florentin. Mercier définit le regrat dans un chapitre, intitulé « Mets hideux », du Tableau de Paris :

« Ces restes, rebut des valets, après avoir touché la bouche d’un évêque qui s’est arrêté par réflexion pour donner la préférence à un autre morceau, ont été dédaignés des marmitons ; ils sont destinés à descendre dans l’estomac des pauvres, aussi maigres que les marmitons sont gras. Ceux-ci les ont ramassés pêle-mêle et les ont vendus à des regrattiers qui les exposent à l’air. »