Sans doute un certain luxe est-il affiché à l’extérieur, l'apparence de sa maison étant pour le grand seigneur le symbole de sa position, de son rang, de la "maison" au sens de lignée. Aussi est-elle ornée de balcons, avec des statues soutenant les balcons. Grilles, mascarons, blasons sont autant d’éléments qui en rehaussent la beauté et que ne manque pas d'admirer Nicolas le Floch dans ses traversées des beaux quartiers.

La seconde moitié du siècle voit d'ailleurs s’accroître les spéculations immobilières, destinées à améliorer l’hôtel principal pour conserver aux yeux des autres son rang. Le Cadavre anglais évoque ainsi la vente d'un hôtel par le prince de Condé, désireux d'agrandir le Palais Bourbon pour s’y s’installer : c'est sur l'emplacement de cet hôtel que sera construit le théâtre de l’Odéon. Le roman mentionne aussi la construction de Bagatelle. Né d’un pari avec Marie-Antoinette, ce château devait être commencé et achevé pendant que Marie-Antoinette serait en résidence à Fontainebleau. Le comte d’Artois, peu désireux de perdre les cent mille francs qu’il avait misés, mit donc tout en œuvre pour que l’on achevât ce château dans le temps imparti.
Bagatelle, dessin de Jean-Baptiste Maréchal (XVIIIe siècle)
Le premier théâtre de l'Odéon, avant son incendie

Les bourgeois, eux, se mêlent encore au peuple. Ils habitent les étages nobles des immeubles – en général du premier au quatrième étage.

Ouvriers et salariés logent dans des garnis. Les Duchamplan, dans Le Crime de l'hôtel Saint-Florentin, en ont aménagé trois étages au‑dessus de leurs appartements.

Au rez-de-chaussée se trouve en général l’atelier ou la boutique, souvent ouverte sur la rue, tandis qu'à l’entresol, juste au-dessus de l’espace de travail, une pièce sert de débarras et aussi de chambre aux apprentis comme aux compagnons. C'est le cas dans l'immeuble de la rue Montmartre.

Les plus pauvres s'entassent dans une pièce : pour eux, l’isolement, même pour les gestes les plus intimes, n’existe pas. Dans les milieux aisés, en revanche, on multiplie les pièces, surtout dans la seconde moitié du siècle, à la fois dans un souci de fonctionnalité et par recherche de solitude, de repli sur les amis et la famille. Un étage est donc réservé à la famille.

On privilégie le confort, au détriment de l’ostentation des grandes réceptions. Aussi multiplie-t-on les petits espaces, plus faciles à chauffer. Les pièces réduites permettent aussi de s’isoler plus facilement dans des lieux spécialisés : voir Pascale Arizmendi, "Nicolas Le Floch", le Tableau de Paris de Jean-François Parot, Presses Universitaires de Perpignan, mars 2010, p. 118.

Ci-contre, une scène d'intérieur peinte par Boucher : Le Déjeuner (1739). Tout dans ce tableau exprime la bonheur trouvé dans l'intimité familiale. On notera surtout l'attention accordée aux enfants. La série de Jean-François Parot se fait du reste l'écho – à travers la sollicitude inquiète de Nicolas pour Louis – de cette mutation en matière d'éducation.

Comme l'illustre la série policière, chaque pièce devient un espace réservé à une occupation privée. Le salon de musique est certes une pièce de réception, mais où on y fait de la musique entre amis. La bibliothèque, elle, est le lieu des lectures solitaires. Quant au cabinet, il est le reflet des passions de son propriétaire. Dans celui de Louis XVI, on trouvait des maquettes de navires, des instruments de navigation, des horloges entières ou démontées, des serrures, des mécanismes divers, des livres et des cartes, le tout, écrit Jean-François Parot  « dénot[ant] la curiosité de leur propriétaire ».

Le salon se différencie de la salle à manger qui devient une pièce, avec sa table fixe. Jusque là, on s’était contenté de « dresser la table », c’est-à-dire une planche, sur des tréteaux au moment des repas dans des antichambres, des bibliothèques, des cabinets de travail, voire des chambres. Le roi et son entourage innovent. En 1735 Louis XV crée, à Versailles, deux salles à manger : l’une d’été et l’autre d’hiver. Il existe deux salles à manger semblables dans le château de Mme de Pompadour, à Choisy.

Dans la série de Jean-François Parot, les bourgeois souscrivent à la mode. Dans Le Fantôme de la rue Royale, les Galaine ont leur salle à manger, quoique sans fenêtre. On trouve du reste la présence d’une telle pièce jusque dans la maison de Sanson, le bourreau.
La chambre se voit attribuer des cabinets attenants : la garde-robe, le cabinet d’aisance avec sa chaise percée, le cabinet de toilette avec son bidet, sa bassine et son broc à eau – cf. cabinet de Ruissec – ou la salle de bain avec une baignoire – cf. la chambre du duc de la Vrillère. Elle est aussi souvent précédée d'un boudoir. Dans Le Sang des farines, Mme Mourut a aménagé tant bien que mal un petit réduit qui en fait office, afin que son appartement réponde aux critères de la mode.

Les deux gravures ci-contre illlustent la Suite d'Estampes et Seconde Suite d'Estampes pour l'Histoire des Mœurs et du Costume des Français dans le 18e siècle (Paris, Prault, 1775). Respectivement intitulées Le Boudoir et Le Bain, elles mettent bien en scène une intimité récemment acquise. Pour découvrir la seconde, il vous suffit de passer la souris sur la première.

On crée en outre entre ces pièces des lieux de communication qui permettent d’aller et venir en toute liberté. Des couloirs permettent ainsi d’isoler chaque pièce, alors qu’elles étaient auparavant en enfilade. Des escaliers privés assurent la discrétion des allées et venues, même dans l'hôtel de M. de Noblecourt (cf. L'Homme au ventre de plomb). La mode est aussi aux portes dérobées comme celle – derrière sa bibliothèque – du bureau du lieutenant général de police, ou celle de la maison de la Gourdan, qui a véritablement défrayé la chronique dans la seconde moitié du siècle. Ménagée au fond d’une armoire entre la boutique du marchand de tableaux voisin et la maison close, elle assurait l’incognito des clients.

Les meubles, paradoxalement, sont de plus en plus nombreux et surchargent les petites pièces. Le goût croissant pour le confort et l’intimité favorise en effet la création de nouveaux types de sièges, qui s’adaptent aux besoins de l’individu. L'exemple le plus intéressant dans la série est sans doute la « chaise longue ployante » de Mme Mourut, qui peut se transformer en fauteuil ou en lit, au gré de l'utilisatrice.

En règle générale, ces sièges sont légers car on veut – selon l'humeur – pouvoir les déplacer au coin de la cheminée ou devant la fenêtre pour lire plus commodément, les regrouper au centre du salon pour converser ou jouer aux cartes, les transporter de la chambre au boudoir. Dans les milieux aisés, ils sont divers mais toujours rembourrés. Le cabriolet est un fauteuil léger apparu au milieu du XVIIIe siècle, dont le dossier épouse la forme du dos. La bergère a un  dossier plus droit. La duchesse est une chaise longue à dossier cintré, très à la mode entre 1745 et 1780. La duchesse brisée est constituée d’une bergère et d’un pouf. L’ottomane est un grand siège, né vers 1730, à dossier concave dont le retour dessine deux demi-cercles à l’aplomb des pieds antérieurs.

Les tables deviennent des meubles, le plus souvent rectangulaires comme dans la série, ou ovales. La table ronde, innovation du siècle, est plus rare. À la différence des prévédentes, elle instaure l’égalité comme le montre ci-dessous Le déjeuner d'huîtres, peint par Jean-François De Troy pour la salle à manger des petits appartements du roi à Versailles 1735.  On le voit bien dans La Sainte Cène du patriarche, ou Dîner des philosophes (Jean Huber, 1772), dîner imaginaire mais intéressant car le centre en est visiblement Voltaire. 

À droite, Le déjeuner d'huîtres, de Jean-François De Troy (1735).
Ci-dessous, La Sainte Cène du patriarche, de Jean Huber (1772).

Les petits meubles prolifèrent. Parmi eux, les secrétaires acquièrent une place privilégiée car ils protègent par leur dispositif de fermeture les secrets de leur propriétaire, tel celui qui détonne dans l'ameublement des Galaine.

On soigne du reste la décoration pour donner un air de gaieté. On choisit des bois clairs : le secrétaire des Galaine est par exemple en bois de citronnier. On choisit aussi des tissus gais : dans L'Homme au ventre de plomb, La Bichelière a opté pour les tons pastel, les motifs fleuris et les thèmes orientaux.

La couche la plus aisée de la population parisienne a donc banni le luxe ostentatoire et se réserve une intimité gaie, douce et confortable, clairement démarquée de l’espace public.