Comme la marche, la lecture est un indice pour mesurer l’individualisation des loisirs au siècle des Lumières. Nombreux sont en effet les tableaux qui représentent des liseuses solitaires.

Le diaporama ci-contre montre des figures de liseuses, de lettres ou de livres. Présentées de trois-quarts, les femmes des trois premiers tableaux semblent nous inviter à entrer dans leur lecture tandis que c'est nettement par effraction que l'on partage le plaisir de la jeune femme représentée par Troy (1723). Quant à la liseuse de Fragonard (1772), sa posture – de profil – la fait apparaître comme absolument inconsciente des regards indiscrets, absorbée qu'elle est par sa lecture. 

La lecture silencieuse, pour soi, par laquelle on se fait empiriquement son opinion du monde, n'est pas un phénomène propre au XVIIIe siècle. C’est parce qu’il sait lire et qu’il a interprété à sa façon des livres aussi différents que la Bible, le Coran et le Decameron que Menocchio, meunier du Frioul dont Carlo Guinzburg raconte l'histoire dans Le Fromage et les vers : l'univers d'un meunier du XVIe siècle, est conduit au bûcher en 1599 pour hérésie. Certaines figures d’autodidactes marquent aussi le XVIIe siècle, tel Ménétra, compagnon vitrier parisien, qui a tenu un journal, intitulé Journal de ma vie.

Le XVIIIe siècle est cependant un moment charnière car vers 1750, on passe de la lecture intensive d’un nombre limité de livres religieux, lus et relus en famille ou à l'église, à une lecture extensive, élargie à la lecture de livres profanes. On en lit beaucoup plus : les inventaires de bibliothèques prouvent qu’elles sont de plus en plus fournies. Et, surtout, on lit en silence, seul dans un espace isolé. Or la lecture solitaire est propre à autoriser toutes les audaces car elle confronte le lecteur directement avec les textes, sans intermédiaire, et permet des croisements avec d’autres textes lus. C'est elle qui favorise la propagation des idées des Lumières.

 
     

Ce type de lecture est pratiqué par Nicolas et ses amis. La bibliothèque de M. de Noblecourt est ainsi, conformément à la tendance du siècle, une pièce intime qui bannit toute ostentation et dans laquelle Nicolas s'installe parfois confortablement afin de consulter l'un des ouvrages qu'elle recèle. Les livres investissent par ailleurs un espace plus intime, à savoir la chambre du commissaire, favorisant une lecture solitaire avant l'endormissement. Tout moment d'attente est du reste comblé par la lecture silencieuse. La Borde s'y plonge avec délices en attendant Nicolas dans sa voiture (cf. Le Sang des farines) et Nicolas lui-même s'y adonne lorsqu'il fait antichambre chez Sartine (cf. L'Homme au ventre de plomb).

Il n'est pas anodin que les peintres du XVIIIe siècle aient souvent représenté leurs lectrices confortablement calées dans des bergères rembourrées par des coussins : la posture indique le caractère privé de la lecture. Aussi Jean-François Parot ne manque-t-il jamais de souligner l'abandon de ses personnages lorsqu'ils lisent : M. de Noblecourt est « affalé dans son fauteuil » (L'Énigme des Blancs-Manteaux) tandis que Nicolas « se carre » dans une bergère (L'Homme au ventre de plomb).

À gauche,un tableau de Chardin, significativement appelé Les Amusements de la vie privée (1746). À droite, Mme de Pompadour par Boucher (1756).

En 1748, un critique commentait ainsi la posture de la lectrice de Chardin :

Le tableau « représente une femme assise nonchalamment dans un fauteuil et tenant dans une main, qui pose sur ses genoux, une brochure. À une sorte de langueur qui règne dans ses yeux, qu’elle fixe sur un coin du tableau, on devine qu’elle lisait un roman, et que les impressions tendres qu’elle en a reçues la font rêver à quelqu’un qu’elle voudrait bien voir arriver ! »

Bien qu'elle soit de condition différente, le commentaire pourrait s'appliquer à Mme de Pompadour, représentée dans la même attitude d'abandon. La lecture est bien liée à l'intimité d'une vie privée que l'on commence à revendiquer.