Le Vauxhall

Vue du Vauxhal de la foire Saint Germain, par Le Noir (1772)
Source Gallica

 

La Grande Allée à l'entrée des Jardins de Vauxhall. L'Orchestre, et les Musiciens.
Muller (graveur) et Wale (dessinateur), 1755.
Source Gallica

 

Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm et de Diderot, depuis 1753 jusqu'en 1790, Paris, Furne, 1829, tome VII, p. 274 :
« Juin 1771. Le désœuvrement et le goût de la nouveauté ont donné, depuis trois ans, une vogue passagère à ce qu'on a très-ridiculement nommé des vauxhalls en France. Un artificier nommé Torré ayant imaginé de donner au public, pour son argent, deux fois par semaine, des feux d'artifice sur le boulevard du Temple, fut troublé dans son entreprise par les possesseurs des maisons du voisinage, qui, indépendamment de l'incommodité du bruit, se plaignaient du danger auquel cet établissement les exposait. La police défendit ces feux, et Torré, écrasé de dettes qu'il avait contractées dans l'espérance des plus grands profits, imagina d'élever sur son terrain des salles de bal, des cafés, des boutiques de modes, et obtint la permission d'y assembler deux fois par semaine le public, depuis cinq jusqu'à dix heures du soir, en faisant payer à l'entrée trente sous par tête. La nouveauté et la compassion pour un pauvre diable abîmé de dettes, sans sa faute, firent prodigieusement réussir cette entreprise, qu'il appela Vauxhall, quoiqu'elle n'eût rien de commun avec le vauxhall de Londres. Bientôt on vit s'élever de toutes parts des vauxballs qui tombèrent aussi rapidement que le premier avait réussi. » 

La mode des vauxhalls a bien été lancée au XVIIIe siècle. Le premier fut installé en 1661, à Londres, dans les jardins de Kennington. Le terrain ayant appartenu au XIIIe siècle à Falkes de Breauté, l’endroit était connu sous le nom de Fawkes Hall, nom qui fut progressivement déformé en foxhall, puis en Vauxhall. Le vauxhall londonien ressemblait un peu à nos parcs d’attraction, à ceci près qu’on n’y trouvait pas la même sorte de divertissements. Le roman de Deryn Lake, Death in the Dark Walk – traduit en français sous le titre de L’Apothicaire de Londres – donne une idée de son aménagement puisque le protagoniste y découvre en 1754 le cadavre d’une jeune fille. Le lieu avait du reste été somptueusement réaménagé en 1732. L’établissement comprenait une salle de bal et un jardin agrémenté de rocailles, de bosquets, de jets d’eau, d’arcs, de fausses ruines et de pavillons chinois. On pouvait y boire ou y manger, en écoutant de la musique ou en assistant à des spectacles, souvent pyrotechniques.

À Paris, le peuple aimait aussi à se divertir, soit dans les guinguettes soit en prenant même possession de la rue pour y danser au rythme d’une vielle. Aussi la mode des vauhxalls ne pouvait que connaître un succès certain dans la capitale française. En août 1764, Giovani Battista Torre, artificier italien, en installa un au nord de Paris, à la foire Saint-Laurent : ce « jardin d'amusements » fut appelé le Vauxhall de Torré.

Germain Sarrut, Paris pittoresque, Paris, Bureau de la publication, 1842, vol. 1, p. 49 :
« On y voyait une redoute chinoise qui renfermait des escarpolettes, une roue de fortune, des balançoires, un jeu de bague, une salle de danse, un café et un restaurant. C'était un vauxhall d'été. Indépendamment de cette redoute, on y trouvait des billards, des cafés, des tabagies et surtout force baladins et escamoteurs. Les parades commençaient avec un vacarme épouvantable et faisaient déserter jusqu'aux billards. […] Le public, qui trouvait tout à la fois à cette foire le charme de la plus agréable promenade et les divertissements de toute espèce, s'y portait en foule. »

En 1769, les frères Ruggieri inaugurèrent à leur tour un Vauxhall d'hiver, ouvert à la foire Saint-Germain de février jusqu’à Pâques. Pour attirer du monde, il imagina une loterie « d'un seul lot de cinquante écus pris sur la recette ». L’architecte – et spéculateur – Samson-Nicolas Lenoir transféra l’établissement, sous le nom de Panthéon d'Hiver, rue Saint-Thomas-du-Louvre. Chacun y trouvait de quoi se distraire : jeux et prostituées étaient offerts aux clients occasionnels ou abonnés dans des lieux réputés enchanteurs : salon chinois, café turc, petits appartements…

Le 23 mai 1771, un autre Vauxhall, appelée le Colisée en raison de sa rotonde, fut inauguré sur les Champs-Élysées. C’était un édifice immense, ouvert deux fois par semaine, violemment attaqué dans la Correspondance littéraire de Grimm :

« Cela est magnifiquement et tristement beau, parce qu'on n'a employé, pour la décoration intérieure, que l'or, le vert et le rouge les plus ternes ; mais cela est surtout absurde par le défaut de jugement qui a présidé à toute cette entreprise. D'abord, l'immensité du lieu le fera toujours paraître désert, quand même on s'y porterait avec la plus grande affluence ; elle entraînera une dépense et un service journaliers qui absorberont la plus grande portion des profits. Ni l'édifice en général, ni ses différentes parties, n'ont aucun but ; on ne sait ni ce que l'architecte s'est proposé, si ce n'est de copier une rotonde, ni à quel usage jl destine tous les détails de ce superbe et immense édifice. D'ailleurs, nul ensemble, nulle liaison ; chaque pièce forme, pour ainsi dire, un lieu isolé : c'est le projet le plus mal combiné, le plus follement conçu qui ait jamais été entrepris. »