La maison close de la Gourdan

La maison de la Gourdan, à l'angle de la rue Dussoubs (anciennement rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur) et de la rue Saint-Sauveur

Mathieu François PIDANSAT DE MAIROBERT, L’Espion anglais, ou Correspondance secrète entre Milord All’Eye et Milord All’Ear, deux tomes, Londres, Adamson, 1779, tome II, lettre XXIV, p. 356-357 :
« Sur la maison de madame Gourdan, et les diverses curiosités qui s'y trouvent.
Depuis le décret de prise de corps lancé par le bailliage contre madame Gourdan, ce qui a obligé, Milord, cette abbesse de laisser ses ouailles dispersées et de prendre la fuite ou de se cacher, ses meubles sont saisis et annotés, et sa maison est sous la sauvegarde de la justice. On y a mis un gardien qui ne l'ouvre que par ordre du président de Tournelle. Mais comme celui-ci est un homme aimable et facile, il donne volontiers des permissions de voir ce temple de luxure. Beaucoup d'honnêtes gens qui n'auraient osé y entrer avant, profitent de l'occasion, et parmi ceux qui y avaient été, tels que moi, il en est quantité qui n'en ayant connu que les nymphes, en visitent aujourd'hui les appartements secrets, où ne s'admettaient que ceux auxquels ils pouvaient être utiles. »    

Après avoir officié rue Sainte-Anne, Marguerite Gourdan s’était d'abord installée, en 1763, rue Comtesse d’Artois, ce qui lui avait valu son surnom de « Comtesse », ou encore de « Petite Comtesse ». Malgré l'incendie qui détruisit en 1768 une partie de son salon, elle y resta jusqu’en 1773, date à laquelle elle fut enfermée à Bicêtre pour cause de syphilis. Cet enfermement lui fut paradoxalement bénéfique puisqu'il lui fournit l’occasion de rencontrer Justine Paris, une autre entremetteuse avec qui elle mûrit le projet d’un établissement de prostitution qui serait unique sur la place de Paris. Sorties de Bicêtre, les deux femmes s’installèrent donc dans un hôtel à l’angle de deux rues mais, emportée par la syphilis, Justine Paris mourut en septembre 1773, laissant la Gourdan seule maîtresse du lieu.

Ce lieu était fort commode dans la mesure où il bénéficiait d’une double entrée. La seule entrée officielle était celle qui donnait sur l'actuelle rue Dussoubs – appelée alors rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur (et non rue des Deux-Ponts-Saint-Sauveur) parce qu'elle était initialement fermée à chaque extrémité par une petite porte. Cependant, rue Saint-Sauveur, une "honnête" porte cochère – l’actuel n° 12 – ouvrait sur la boutique d’un marchand de tableaux. On pouvait ainsi accéder incognito à la maison close attenante : il suffisait d'ouvrir une armoire, laquelle masquait une porte de communication avec l'établissement de la Gourdan. Cette armoire avait sa jumelle chez la Gourdan, ce que raconte Pidansat de Mairobert :

« […] le président [à la Tournelle] nous fit ouvrir une armoire, dans laquelle nous aperçûmes, avec le plus grand étonnement, une porte, mais sur laquelle il y avait un scellé. Ne pouvant rompre le sceau de la justice, il nous dit que cette porte rendait dans un appartement d'une maison voisine, où elle était recouverte d'une semblable armoire ; en sorte que ceux qui y entraient ne se doutaient en rien de la communication ; que cet appartement était occupé par un marchand de tableaux, de curiosités, etc., chez lequel tout le monde pouvait entrer sans scandale, dont la maison d'ailleurs à porte cochère, très-honnête, et dans une autre rue, ne laissait soupçonner en rien la venue des personnes qui s'y rendaient. Ce marchand était d'intelligence avec sa voisine, et c’est de chez lui que pénétraient chez elle les prélats, les gens à simarre, les dames du haut parage, qui avaient besoin, d'une manière ou d'une autre, des services de la dame Gourdan. Au moyen de cette introduction furtive, et que les domestiques même ignoraient, on changeait, comme l'on voulait, de décoration en ce lieu. L'ecclésiastique pouvait se travestir en séculier ; le magistrat en militaire, et se livrer ainsi, sans crainte d'être découverts, aux honteux plaisirs qu'ils y venaient chercher. Les femmes cachant également leurs grandeurs et leurs titres sous la bure d'une cuisinière, ou dans les cornettes d'une Cauchoise, recevaient hardiment les vigoureux assauts du rustre grossier que leur avait choisi leur experte confidente pour assouvir leur indomptable tempérament. De son côté, celui-ci croyant caresser sa semblable, se livrait, sans s'effaroucher, à toute l'impétuosité de son ardeur brutale. »
 
Au 12, rue Saint-Sauveur, la porte des gens "honnêtes".

Pidansat de Mairobert détaille l’organisation de la maison close. Outre l’inévitable salle de réception, on y trouvait la Piscine, où l'on se chargeait de rendre convenables les filles issues de la province ou des rues de Paris, en les lavant, en adoucissant leur peau et en les parfumant : « en un mot, [écrit Pidansat de Mairobert], on y maquignonne une cendrillon comme on prépare un superbe cheval ». Les filles passaient ensuite dans un cabinet de toilette, où elles recevaient une « seconde préparation ». Il y avait aussi une salle dite de bal, dans laquelle chaque femme se déguisait, empruntant un état qui n’était pas le sien afin de correspondre à la demande du visiteur ou de cacher sa propre identité, selon ce qu'exigeait la situation.

Quant à l’Infirmerie, c’était une pièce où l’on excitait par divers moyens les sens des libertins blasés. Une lumière tamisée créait l’atmosphère propice, mettant en valeur des tableaux érotiques. Le client pouvait y consommer en outre des pastilles aphrodisiaques à la cantharide, dites pastilles à la Richelieu, ou y être flagellé avec un faisceau de genêts parfumés. D’autres instruments étaient mis à sa disposition comme la pomme d’amour – également demandées par des religieuses – ou les aides, bagues souples hérissées de petits nœuds.

Il y avait aussi une chambre de la question, pièce entourée de gazes transparentes derrière lesquelles on pouvait voir sans être vu, et le salon de Vulcain, pièce qui ne laissait filtrer aucun son afin que le client vînt à bout de la vierge la plus rebelle grâce à un fauteuil à bascule qui tenait enserrée sa malheureuse victime.

La maison prodiguait en outre des essences de toutes sortes – comme l'eau de pucelle, l'essence à l'usage des monstres ou celle du docteur Guilbert de Préval, qui permettait à la fois de déceler, de soigner et de se préserver du fameux « coup de pied de Vénus », i.e. la syphilis – ainsi que des préservatifs, appelés alors redingotes d'Angleterre.

Condamnée par le Parlement en novembre 1775 pour avoir recueilli chez elle Mme d’Oppy, épouse du grand bailli d’épée de Douai, Marguerite Gourdan ferma son établissement pour s'enfuir mais, en août 1776, sachant qu’elle avait l’appui des plus grands noms de la noblesse, elle revint se constituer prisonnière. Elle fut en effet aussitôt libérée et ouvrit à nouveau son établissement. Elle ne retrouva cependant jamais sa notoriété passée et, en mai 1778, elle fut déclarée en faillite.

Le règne de Louis XVI était du reste bien différent de celui de son prédécesseur et le 6 Novembre 1778  – soit quelques mois après la faillite de la Gourdan – le lieutenant de police Le Noir promulguait une ordonnance dont le premier article faisait « très expresse inhibition à toutes femmes et filles de débauche de raccrocher dans les rues, sur les quais, places et promenades publiques, sur les boulevards de cette ville de Paris ; même par les fenêtres. Le tout sous peine d’être rasées et enfermées à l’Hôpital ».

Marguerite Gourdan demeura rue Saint-Sauveur jusqu'à sa mort en 28 novembre 1783.