La colonnade du Louvre et la galerie du bord de l’eau
Démolition des maisons qui gênent la vue sur la colonnade (anonyme) - Gallica

Échafaudages devant la colonnade en 1760 (Ozanne et Leizelt) - Gallica

La colonnade fin 2010

 

GRIMM et DIDEROT, Correspondance littéraire, philosophique et critique : adressée à un souverain d'Allemagne, depuis 1753 jusqu'en 1769, Paris, Buisson, 1812, partie 1, volume 1, p. 337 :
« Avril 1755.
La colonnade du Louvre, du côté de l'église de Saint-Germain-l’Auxerrois, est un des beaux monuments de l'architecture moderne qui existent. Les cris des citoyens et des gens de goût se sont toujours réunis pour faire remarquer au gouvernement combien il était indécent non seulement que le Louvre ne soit pas achevé, mais surtout que ce superbe monument soit masqué par des maisons et des ruines, et dérobé, pour ainsi dire, à la vue de ceux qui aiment les belles choses. On dit que les ordres sont donnés pour achever le Louvre, et pour découvrir la colonnade ; mais pour que le goût soit toujours outragé, on dit que la décoration du mur qui est derrière la colonnade sera totalement défigurée. Il ne s'agit de rien moins que de percer en croisées, les niches qui y sont, pour placer des statues, et en forme d'œil-de-bœuf, les médaillons qui sont au-dessus. À ce prix-là, il vaudrait bien mieux que la colonnade restât toujours cachée à nos yeux. Est-il croyable que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, on puisse former le projet de défigurer le plus beau monument d'architecture qu'il y ait en France, et cela pour avoir des fenêtres et des lucarnes. »

L’idée de relier le Louvre au palais des Tuileries – commencé en 1564 sur ordre de Catherine de Médicis – s’est concrétisée dès 1566 avec la construction par Charles IX de la Petite Galerie le long de la Seine.

En 1595, le projet fut relancé. La Galerie du bord de l'eau entrait dans le « Grand Dessein » d’Henri IV qui, en entreprenant de grands travaux au Louvre, entendait donner un coup de fouet à l’économie tout en assainissant le quartier.

Inaugurée en 1608, la Galerie du bord de l'eau est l’œuvre de Louis Métezeau et de Jacques II Androuet du Cerceau. Longue de quatre-cent-cinquante mètres, elle permettait au roi d’accéder directement aux Tuileries à partir de ses appartements du Louvre. Comme elle comportait deux niveaux, on rehaussa simultanément la Petite Galerie d’un étage afin de rendre l’ensemble plus cohérent. Des boutiques ouvrirent au rez-de-chaussée. À la mort d’Henri IV, le « Grand Dessein » connut un coup d’arrêt, ce qui favorisa l'installation d’hôtels particuliers dans le quartier du Louvre.
  

Le Louvre sous Louis XIII, dans L-M. Tisserand, Topographie historique du vieux Paris, Imprimerie impériale, 1866

Les travaux du Louvre ne reprirent qu’en 1625, à la demande de Louis XIII. Confié alors à l’architecte Lemercier, le « Grand Dessein » fut de nouveau arrêté à la mort de Louis XIII, en 1643, puis repris par Louis XIV en 1660, selon les plans de Le Vau. De 1625 à 1663, ce qui subsistait du Louvre médiéval disparut donc progressivement, laissant place à un ensemble harmonieusement ordonné autour de la cour carrée et qui respectait le style initial de l'aile Lescot, construite sous François Ier. La Petite Galerie ayant été endommagée par un incendie en 1661, elle fut reconstruite par Le Vau en 1664 : ce sera la galerie d’Apollon, qui servira de modèle à la galerie des Glaces à Versailles. En 1667, sur une idée de Le Vau, Charles Le Brun et Claude Perrault, on décide d’édifier une colonnade monumentale face à Saint-Germain-L'Auxerrois. La façade, côté ville, est donc ornée par un péristyle à colonnes doubles, qui occupe tout l'étage.
  
La galerie du bord de l'eau, le Pont Neuf et le Collège Mazarin en 1687, par Sébastien Leclerc - Gallica

Cependant Louis XIV ayant choisi Versailles, le projet n’aboutira jamais réellement. En 1749, Voltaire s’insurge de l’abandon dans lequel est laissé cet abord du Louvre : « On passe devant le Louvre et on gémit de voir cette façade, monument de la grandeur de Louis XIV, du zèle de Colbert, et du génie de Perrault, cachée par des bâtiments de Goths et de Vandales », écrit-il dans Des Embellissements de Paris. À partir de 1755, Louis XV relance les travaux du Louvre et ordonne la démolition de tous les bâtiments parasitaires qui le masquent, ce dont se réjouit Grimm dans l’extrait placé en tête de cet article. Il n’est pas le seul :

GUILLAUME PONCET DE LA GRAVE, Projet des embellissements de la ville, Paris, Duchesne, 1756 :
« Je conçois quelque espérance, Français ! On va vous rendre l'ornement de la Capitale ; c'est aujourd'hui seulement que la Colonnade a été finie ; on attendait ce moment pour lever le voile qui couvre l'objet de vos désirs ; votre attente ne sera pas vaine, Louis le Bien-Aimé, et qui mérite tant de l'être, veut satisfaire jusqu'à vos plaisirs. Le Marquis de Marigny, surintendant des Bâtiments de ce Prince exécute ses ordres, par respect, par devoir, par inclination, et par goût : Français, vous lui devrez ce monument, il souffrait lui-même de vous en voir privés, il va vous le rendre. » (tome 1, p. 25-27)
« La Colonnade du Louvre va nous être rendue, et tout Paris voit avec admiration les échafaudages destinés à finir et à réparer ce chef-d'œuvre d'architecture. » (tome 2, p. 15)

L'architecte Soufflot, qui a travaillé sur cette nouvelle rénovation du Louvre jusqu’en 1776, a en outre fait aménager un terre-plein devant la colonnade. Cependant, en 1783, Mercier constate dans le Tableau de Paris que « devant cette superbe colonnade, une multitude de petits fripiers étalent en plein air sur la place, des guenilles, des haillons ».
  

En 1783, le Louvre est non seulement défiguré par les baraquements qui s'appuient sur ses murs, mais il est de plus morcelé. C'est ce que constatent Nicolas et Semacgus qui, dans L'Année du volcan, se rendent de nuit au Louvre, dans la salle de l'Académie des sciences, pour percer le mystère du mécanisme du Turc, joueur d'échecs automate qui défrayait la chronique :

« Pour ne pas attirer l’attention, ils se firent déposer un peu avant le jardin de l’Infante.
— Bigre ! dit Semacgus qui venait de s’enfoncer dans une masse molle et nauséabonde, l’endroit est sale.
— Puant et plein d’ordures, à l’accoutumée.
Il désigna des baraques accolées en désordre tout au long du palais.
— Il me semblait avoir appris que le roi entendait y mettre bon ordre.
— C’est vrai, mais il y a des empêchements. Ce pauvre palais est livré à la brigue. Chacun s’entremet pour s’approprier quelques pièces. Il en résulte qu’on perce les murailles pour faire ces distributions nouvelles, qu’on élève des cloisons, que des poutres des planchers sont coupées pour livrer passage aux tuyaux des cheminées. Sans compter les piliers altérés et mutilés qui fragilisent l’ensemble. Enfin le roi entendait réformer ces abus, mais le déficit l’en empêche ; il y a d’autres priorités et la guerre, à cet égard, n’a fait qu’aggraver les choses. »