L'hôtel de Condé et le théâtre de l'Odéon
Cour intérieure de l'hôtel de Condé Le Palais Bourbon, côté Seine
Premier projet de l'Odéon, par Charles de Wailly, 1786 (Gallica)

 

M. THIERY, Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, tome 2, Paris, Hardouin et Gattey, 1787, p. 376, 387-389 et 693 :
« En montant la rue de l’Observance, et traversant celle des Fossés M. le Prince, pour entrer dans la rue de Voltaire, on arrive sur la place du Théâtre Français. [...] Il s’en fallait de beaucoup que Melpomène et Thalie fussent logées convenablement sur le théâtre de la rue des Fossés S. Germain des Prés. Depuis longtemps les citoyens et les étrangers désiraient voir élever dans cette capitale un théâtre digne des Corneille, des Racine, des Molière, des Crébillon et des Voltaire ; leurs vœux ont enfin été exaucés. Le superbe monument du Théâtre Français, situé sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Condé, près le Luxembourg, est le résultat des talents réunis de MM. de Wailly et Peyre l’aîné, architectes du roi. Ces deux artistes ont déployé tout leur art pour bien mériter de leurs concitoyens, en leur présentant le plan d'un théâtre national qui réformât les abus et les inconvénients des anciennes salles, et procurât au public un abord facile. En multipliant les issues, ils en ont facilité l'entrée et la sortie, ainsi que l'arrivée et le départ des voitures. L'intérieur rassemble toutes les commodités possibles. Les spectateurs tous assis, l'assemblée est moins tumultueuse et plus décente, et on y jouit mieux du spectacle. Ce monument, isolé de tous côtés, a la forme d’un parallélogramme entouré de portiques, qui, formant galeries, procurent les moyens de descendre à couvert, avantage précieux dans un monument public destiné à cet usage. La façade, simple mais noble, s'annonce majestueusement par un péristyle en saillie, décoré de huit colonnes d'ordre dorique parfaitement exécutées. On y monte par neuf degrés. Les arrière-corps sont ornés de refends, et le tout est surmonté d'un attique terminé par un acrotère. Sous le porche, trois portes introduisent à un vestibule décoré de colonnes toscanes qui soutiennent une voûte plate d'une exécution légère et hardie. En face de la porte du milieu et au fond du vestibule, se voit la statue en marbre de l’immortel Voltaire, morceau précieux de M. Houdon, sculpteur du roi. Les portes qui se trouvent des deux côtés de cette statue, servent d'entrée à un large corridor voûté à dessein, pour servir de retraite assurée dans un cas d'incendie ; il communique tant aux petites loges qu'aux parquet, orchestre et escaliers latéraux des loges. [...] L'intérieur de la salle forme un rond parfait : cette forme a paru réunir les suffrages, en ce qu'elle rapproche le proscenium ou avant-scène du centre. Les spectateurs sont par ce moyen à-peu-près à la même distance de la scène, et peuvent mieux se voir l'un l'autre. La voix se perdant moins dans les coulisses, conserve mieux ses vibrations. [...] L'ouverture de ce théâtre a eu lieu à la rentrée après Pâques le mardi 9 avril 1782, par l'inauguration du Théâtre François, comédie nouvelle en un acte et en vers, de M. Imbert, suivie de Iphigénie de Racine. La reine, accompagnée de madame Élisabeth, monsieur et madame, monseigneur et madame comtesse d'Artois ont assisté à ce spectacle. Il y avait une assemblée aussi nombreuse que brillante. »

L’hôtel de Condé occupait un vaste espace, comprenant des bâtiments et un jardin, entre le palais du Luxembourg et l’abbaye Saint-Germain dans le faubourg du même nom. Au XVIe siècle, avec la démolition des portes et d’une partie de l’enceinte médiévale de Louis-Philippe, les terrains hors les murs furent urbanisés, mais les rues conservèrent leurs appellations : ainsi Thiéry parle-t-il de la rue des Fossés M. le prince. L’hôtel bâti à cet endroit, au sud-est des fortifications, appartenait alors au président du Parlement, Antoine de Corbie. Il passa ensuite dans les mains de la puissante famille de Gondi avant de devenir un bien royal. Au début du XVIIe siècle, les princes de sang de la famille de Bourbon-Condé en prirent possession et le rénovèrent pour en faire une demeure des plus luxueuses. Apparenté aux Condé par sa mère, Donatien Alphonse François, futur marquis de Sade, y naquit le 2 juin 1740.
Implantation de l'hôtel de Condé avant sa démolition, sur le plan de Jaillot, 1775

Comme la haute bourgeoisie se faisait construire de luxueuses maisons, les princes et les nobles durent, pour tenir leur rang, donner plus d'éclat leurs palais et leurs hôtels, ce qui les obligeait parfois à jongler avec les investissements immobiliers. Ainsi Louis V Joseph de Bourbon-Condé, 8e Prince de Condé, fit-il agrandir le Palais Bourbon, que Louis XV lui avait vendu en 1764. En 1770, pour financer ces travaux, il vendit à son tour au roi – Louis XV – l’hôtel qui était depuis 1610 la résidence des Condé.

En 1778, le roi Louis XVI donna l’hôtel dit de Condé et celui du Luxembourg à l'un de ses frères, le Comte de Provence, en vue d’une vaste opération immobilière. Le terrain fut loti et de nouvelles rues ouvertes. C’est dans ce cadre-là que fut construite la salle du Théâtre français, inaugurée le 9 avril 1782 par la reine Marie-Antoinette. Les travaux durèrent trois ans, Peyre étant responsable de l’extérieur du théâtre dans un style néo-classique et de Wailly chargé des aménagements intérieurs du théâtre à l’italienne. Tout avait été pensé, y compris, ce que souligne Thiéry, la facilité de circulation et d’approche des carrosses.

Les appellations du théâtre ne cessèrent de changer : rebaptisé Théâtre de la Nation en 1789, le théâtre, il fut nommé Théâtre de l’Égalité en 1794 par les comédiens, qui avaient souffert de la terreur. C'est en 1796 qu' il reçut pour la première fois le nom d’Odéon. Reconstruit en 1807, il porta alors le nom de Théâtre de l’Impératrice et de la Reine. En 1819, à la suite d’un autre incendie et d’une nouvelle reconstruction, il redevint le Second Théâtre français.

Incendie du théâtre de l'Odéon le 20 mars 1818, par J D Périel (Gallica) L'Odéon reconstruit, par Christophe Civeton (Gallica

C'est en 1990 qu'il prit le nom actuel de Théâtre de l’Odéon, Théâtre de l’Europe.

Dans L’Enquête russe, les avis divergent sur le nouveau théâtre. La Borde pense que le Théâtre français « par son emplacement et sa grandeur dépouillée demeure un chef d’œuvre de [son] temps », ajoutant que les architectes français « se sont tous formés à Rome » et qu'« on a voulu recréer, avec les cinq rues qui montent vers le Théâtre français, le contraste qui s’offre au promeneur lorsqu’il débouche des ruelles obscures sur la place lumineuse qu’occupe la masse puissante du Panthéon. »

Nicolas est plus critique : « Je trouve simplement que la façade avec son péristyle en saillie et ses huit colonnes doriques sont une décoration bien austère, dépouillée même, et qui rappelle l’idée d’un temple. Rien dans tout cela qui annonce Melpomène ou Thalie. J’ajouterai que la distribution particulière des loges est si mal combinée qu’il s’y trouve nombre de places où l’on voit mal et d’où l’on n’entend guère mieux. »

M. de Noblecourt s’oppose de façon véhémente au nouveau théâtre : « La masse m’assomme et je ne suis pas un bœuf ! Je suis un vieux monsieur, je tiens à mon confort et ne souhaite pas fatiguer mes pauvres jambes en l’honneur des Grecs ! Les escaliers sont trop raides et sans repos… Au parterre le prix est cinquante fois celui de l’ancien Opéra. Je reprends. Ces escaliers sont donc incommodes à gravir et encore davantage à descendre, certains passages sont ridiculement resserrés et la prodigieuse élévation de la double galerie rendra l’hiver le froid insupportable en dépit de toutes les précautions que l’on voudra bien prendre. Et que dire du lustre, du peu de lumière qu’il dispense et d’autres détails qui n’en sont pas. »