Les carrières de Paris

 

LOUIS-SÉBASTIEN MERCIER, Tableau de Paris, chapitre 189 :
« Paris s’agrandissant, on a bâti insensiblement les faubourgs sur les anciennes carrières ; de sorte que tout ce qu’on voit en-dehors, manque essentiellement dans la terre aux fondements de la ville : de là les concavités effrayantes qui se trouvent aujourd’hui sous les maisons de plusieurs quartiers ; elles portent sur des abîmes. […]
C’est une ville souterraine, où l’on trouve des rues, des carrefours, des places irrégulières. On regarde au plancher, tantôt bas, tantôt plus élevé ; mais quand on y voit des crevasses, et que l’on réfléchit sur quoi porte le sol d’une partie de cette superbe ville, un frémissement secret vous saisit. […] Et l’on boit, et l’on mange, et l’on dort dans les édifices qui reposent sur cette croûte incertaine. »

Depuis l'époque Gallo-Romaine, les édifices parisiens – publics et privés – ont été construits avec la pierre extraite du sous-sol parisien. On l’a d'abord extraite à ciel ouvert en taillant le flanc des collines qui environnaient Paris, comme la montagne Sainte-Geneviève ou Montmartre, puis on l’a extraite en profondeur. On a ainsi creusé des galeries et, si l’on a ménagé des piliers pour éviter les effondrements, il n’en demeure pas moins que ce danger s’est accru au cours des siècles.

Sous François Ier et sous Henri II, on exploitait les carrières sur la rive gauche de Paris : à Saint-Germain-des-Prés, à Vaugirard, au faubourg Saint-Jacques, à Saint-Victor et Saint-Marcel. Sous Louis XV, Paris s’étendant avec les nouvelles constructions à l’ouest et au nord, on exploita à une plus grande échelle encore le sous-sol parisien. La superficie totale des carrières représente pratiquement le dixième de la superficie de la capitale.

Au XVIe siècle, on commença à indiquer sur les plans de Paris ces carrières, qui étaient bien ressenties comme un danger pour la ville au-dessus. En 1633, suite à la lecture d’un rapport de son intendant général des Fontaines, Louis XIII défendit ainsi de creuser « à quinze toises près des grands chemins, conduites de fontaines et autres ouvrages, à peine de punition corporelle et amende ». Ce n’est cependant que vers la fin du XVIIIe siècle que, comme Nicolas dans Le Crime de l'Hôtel Saint-Florentin, on s'inquiéta vraiment des dangers que représentaient ces cavités sous la capitale. On prit des mesures réelles pour y parer. Le 30 avril 1772, une ordonnance de police demandait que l’on dressât un état du sous-sol parisien et qu’on fît un plan des carrières et le 4 avril 1777, alerté par les risques souterrains, Louis XVI créa l’Inspection Générale des Carrières.

Il était temps car, le jour même où Charles-Axel Guillaumot prenait ses fonctions d’Inspecteur général des carrières, un éboulement détruisit des remises dans une maison rue d’Enfer. Un mois plus tard, un autre éboulement se produisait à l'entrée du village de Vaugirard. Le 27 juillet 1778, près de Montmartre, l’effondrement avait des conséquences plus graves, provoquant la mort de sept personnes. Pour parer à une catastrophe supplémentaire, on combla les carrières en faisant sauter les piliers. On ordonna aussi la fermeture des carrières des Chartreux, près du Palais du Luxembourg. Enfin, Louis XVI défendit d'ouvrir ou de continuer à exploiter des carrières « dans la distance d'une lieue de la banlieue de Paris », sans une autorisation écrite de la main du lieutenant de police.

Cartes issues du site http://www.carrieres.explographies.com/

Les cimetières intra muros étant l’objet de vives critiques, on décida de détruire le fameux cimetière des Innocents. Le 7 avril 1786, on commença à exhumer les restes de ses ossements pour les enfouir dans la carrière de la Tombe-Issoire, qu’on venait de consolider. L’exhumation ne se termina qu’en 1788. Par la suite, jusqu’en 1814, la carrière a recueilli les ossements de tous les cimetières de Paris. Les Catacombes de Paris peuvent se visiter.

Les Catacombes, dans Jacques-Antoine Dulaure,
Histoire physique, civile et morale de Paris depuis les premiers temps historiques jusqu'à nos jours
,
Paris, Guillaume et compagnie, 1829

Guillaumot assuma ses fonctions jusqu’à sa mort, le 7 octobre 1807. La gestion de l’Inspection générale des carrières connut alors une période un peu incertaine jusqu’au 21 mars 1809, date à laquelle l'inspecteur des mines Héricart de Thury devint aussi l’inspecteur général des Carrières et Travaux souterrains de Paris. En peu d'années, il fit dresser les plans, coupes, élévations et profils de toutes les excavations de Paris et de ses environs.

Au XIXe siècle, on recensait ainsi près de 300 kilomètres d'anciennes galeries sous la capitale – surtout sous les XIIIe et XIVe arrondissements – et on constatait que le terrain qui recouvrait les carrières était parfois d'une épaisseur très faible. Malgré la volonté constante de consolider le sous-sol de Paris sous les édifices et monuments publics, il y eut encore, dans la seconde moitié du XXe siècle un éboulement catastrophique. C’était le 1er juin 1961 à la limite de Clamart et d'Issy-Les-Moulineaux : six hectares s'effondraient sur une hauteur qui atteignait parfois quatre mètres. Il y eut vingt-et-un morts et quarante-cinq blessés. Le stade d'Issy Les Moulineaux ainsi que six rues furent rayés de la carte, laissant plus de deux cent soixante-treize personnes à la rue.

Dès le Moyen-âge, les carrières ont servi de repaires aux tire-laine et autres malfaiteurs. Au XVIIIe siècle, elles servirent aussi de lieu de réunion à des sociétés secrètes. Peu de temps avant la seconde guerre mondiale guerre, le Service des Carrières avait construit, sous la place Denfert-Rochereau, deux abris : pour son personnel et pour celui des Services techniques de la ville de Paris. C'est de l’un de ces abris que, le 19 aout 1944, le colonel Rol-Tanguy a demandé aux F.F.I. de se soulever, leur donnant la recette des "cocktails Molotov". Pendant la seconde guerre mondiale, les Allemands les ont utilisées comme abris de défense passive.

Parmi toutes les carrières parisiennes, celles dites "à plâtre" de Montmartre" étaient particulièrement réputées. En 1750, on estime que « le plâtre qui se tire des carrières de Montmartre près Paris est estimé le meilleur de ceux qu'on employé dans les bâtiments qui s'élèvent sans cesse dans cette grande ville » (Savary des Brûlons, Jacques, Dictionnaire universel de commerce: d'histoire naturelle, & des arts & métiers, Paris, Cramer & Philibert, 1750, volume 3, p. 216). Il est aussi « le meilleur plâtre dont on puisse se servir pour mouler » (Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers, volume 22, partie 1, article "Mouler en plâtre"). D'autre part, Montmartre fut aussi le lieu où Cuvier découvrit en 1798 des fossiles, dont l'étude lança la paléonthologie.

 

L'entrée des anciennes carrières de Montmartre, rue Ronsard.

Dans La Pyramide de glace, Semacgus donne une leçon à Nicolas sur la géologie de la colline de Montmartre : le sommet est constitué de sable et de grès, alors que la base « sous la Goutte d’Or et vers Monceau est formé[e] de gypse qu’exploitent les plâtriers. » Le gypse génère beaucoup de poussière blanche, poussière qui joue un rôle dans l’enquête policière. Le paysage est assez chaotique et le commissaire s’y perd. En effet, en dehors des carrières à ciel ouvert au milieu des champs, existent de multiples excavations dont des trous et des souterrains creusés par les savants paléontologistes à la recherche « des coquilles pétrifiées ou des empreintes d’animaux marins ». La neige et la glace compliquent la recherche des policiers d’autant plus qu’il fait nuit : « Les lanternes et les flambeaux furent allumés. Leur éclat jetait des éclairs tragiques sur l’ensemble. »