Les boulevards
Jean Baptiste Lallemand, Boulevard des Capucines. Hôtel Montmorency, 17.. (source Gallica)

 

M. THIERY, Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, tome II, Paris, Hardouin et Gattey, 1787, p. 400 et p. 693 :
« À l'angle du mur des Chartreux vis-à-vis la rue de la Bourbe, est le nouveau cours ou boulevard qui va joindre le quinconce des Invalides. [...] Il a été élevé à l'extrémité des cours, des bureaux d'entrées qui ferment les routes de Choisy et de Fontainebleau, entre cette dernière et le chemin de Gentilly, un pavillon d'observation, dont les 4 faces égales, sont terminées par des frontons. La décoration extérieure est en refends rustiques, partie pierre de taille et partie pierre meulière. En suivant le boulevard de Calonne qui va être planté à l'extérieur de ces murs dans toute la partie méridionale de la ville, l’on arrivera sur le chemin de Gentilly où l'on construit dans ce moment-ci un bureau d'entrée ; nous y avons vu tracées sur un mur 4 piles rondes surmontées d'un chapiteau avec corniche et fronton qui annoncent des porches ouverts. La masse du bâtiment a une porte croisée sur chaque face dont le chambranle en pierre de taille se détache sur un fond de pierre meulière apparente. »

Aménagés sur l’emplacement des murailles fortifiées, les boulevards sont liés à l’extension de Paris. Quand elles étaient à l’intérieur du bâti, les murailles ont été détruites et les fossés comblés, libérant suffisamment d’espace pour ménager des contre-allées bordées d’arbres et permettre la circulation de quatre voitures de front sur la chaussée centrale, qui fut pavée en 1778. Si la première enceinte, celle de Philippe-Auguste, ne donne lieu à aucun boulevard, la destruction après 1660 des deux enceintes de Charles V (construite à la fin du XIVe siècle) et de Louis XIII (construite de 1633 à 1636) est à l’origine du Nouveau Cours, reliant sur la rive droite la porte Saint-Antoine à la porte Saint-Honoré. Des arcs de triomphe en rythment le parcours, remplaçant les anciennes portes fortifiées. D’autres boulevards sont construits par la suite, comme celui dont parle Thiéry.

L'engouement des Parisiens pour ces nouveaux espaces arborés est en effet immédiat. Cafés et spectacles de rues s'y multiplient, comme le dit Mercier dans son Tableau de Paris (chapitre DCXIL, intitulé  "Tréteaux des Boulevards" :

« La foule y abonde : et c'est une raison de plus pour examiner l'attrait qui porte la multitude vers ces théâtres, que chacun dit dédaigner, et que chacun fréquente. Le grand nombre de tréteaux, leur diversité, leur prix modique, des scènes changeantes et perpétuellement renouvelées, tout entraîne le citadin. Eh ! c'est là qu'on peut voit combien la curiosité oisive est surtout affamée de spectacles. Elle demande plutôt du nouveau que du bon. »

Dans L’Homme au ventre de plomb, Jean-François Parot évoque lui aussi ces bateleurs qui retiennent l’attention de la foule lorsque Nicolas se rend chez la Bichelière, qui loge à l’angle du boulevard Montmartre. Hôtels particuliers de la noblesse et de la bourgeoisie, théâtres et lieux de plaisirs s’implantent à proximité de ces nouvelles voies de circulation pavées dès 1778. Ce sont des lieux très fréquentés par les Parisiens et Nicolas, dans L’Enquête russe, s’immerge dans le bruit, les odeurs et l’agitation de ces lieux populaires :

« Il reprit sa marche, distrait sans cesse par l’animation croissante du boulevard et par les divertissements proposés. Il admira au passage le pavillon de Hanovre, hôtel particulier du duc de Richelieu. Au fur et à mesure qu’il progressait, des échoppes provisoires, que le lieutenant général de police entendait sous peu supprimer, encombraient chaque côté de la voie. Décrotteurs, gagne-deniers, commissionnaires attendaient et interpellaient la pratique. Dans la saillie des maisons non alignées, écrivains publics, savetiers et marchands de toutes sortes de friandises proposaient leurs services. Des étrangers en guenilles faisaient danser qui un ours, qui des chiens ou encore des macaques grimaçants que la foule contemplait en riant. Appels, cris, mélopées, chants et échos de querelles assourdissaient le promeneur et facilitaient dans le désordre et le vacarme ambiant les voleurs et tire-goussets de tout acabit. A cela s’ajoutaient les hurlements des chanteurs glapissant au son criard des violons, la musique lancinante des orgues de barbarie et de la vielle, le tout scandé de tambourins. La tête baissée sur les marchandises étalées au sol, mercerie, brochures, gravures, allumettes, cages à serins, fleurs, étoffes, dentiers, vieilles besicles, il se heurta à un marchand de coco dont la tourelle oscilla en faisant sonner ses gobelets. Il ne poussa pas jusqu’au boulevard du Temple, le « beau boulevard », pays des aboyeurs, de la parade et du boniment, et revint lentement alors que se fermaient les échoppes et que la foule s’éclaircissait. »  

Au sud, le boulevard du Midi, ou nouveau boulevard a été achevé en 1761 :

« Ils vont depuis la route d'Orléans jusqu'aux Invalides. Les allées y sont larges et les arbres superbes. On y trouve la, Grande Chambre, la guinguette appelée la Nouvelle Pologne, et le café du MontParnasse. C'est la promenade ordinaire des poètes, et, le dimanche, celle des bourgeois en famille. Enfin, il y a encore les nouveaux boulevards, qui vont du chemin d'Orléans jusqu’au jardin des Plantes : les allées en sont très belles ; mais très peu fréquentées, si ce n'est par les amants, qui vont y chercher la solitude. » (Prudhomme, Miroir de l'ancien et du nouveau Paris : avec treize voyages en vélocifères dans ses environs, Paris, Prudhomme, fils, 1806, vol 2, p. 319)

Boulevard des Invalides, par Civeton (1822) - Gallica

Cette absence de vie est sensible dans La Pyramide de glace, où, venu constater la découverte du corps d’une femme morte sur le boulevard, Nicolas constate que « toute cette partie de la cité ressemblait davantage à une vaste campagne qu’aux confins d’une grande ville. La neige accentuait cette impression d’immensité et de solitude. »

Décrit par Balzac dans La Femme de trente ans, le quartier est toujours calme au mois d'avril 1832 :

« Elle vint s'asseoir sur un de ces fauteuils à demi champêtres qui se fabriquent avec de jeunes branches d'arbre garnies de leur écorce. De la place où se trouvait ce siège élégant, la dame pouvait embrasser par une des grilles d'enceinte, et les boulevards intérieurs, au milieu desquels est posé l'admirable dôme des Invalides qui élève sa coupole d'or parmi les tètes d'un millier d'ormes, admirable paysage, et l'aspect moins grandiose de son jardin terminé par la façade grise d'un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain. Là, tout était silencieux, les jardins voisins, les boulevards, les Invalides ; car, dans ce noble quartier, le jour ne commence guère qu'à midi. A moins de quelque caprice, à moins qu'une jeune dame ne veuille monter à cheval, ou qu'un vieux diplomate n'ait un protocole à refaire, à cette heure, valets et maîtres, tout dort, ou tout se réveille. » (Chap. 6, « La vieillesse d’une mère coupable »)

En 1784, la construction du mur des Fermiers Généraux, mur non défensif destiné au péage de l’octroi, est complétée par des boulevards sur la partie extérieure. Les boulevards des Maréchaux sont construits après la destruction, en 1920, de l’enceinte défensive construite par Thiers.