L'arbre de Cracovie
 

Caricature de l’arbre de Cracovie (Gallica).


L'énoncé de chaque type, improbable, est ponctué de l'expression "crac" :
« La Vérité : un cabaretier qui ne frelate point (crac) ; un marchande qui vend en conscience (crac) ; un maquignon véridique (crac) ; un poète sans prévention (crac) ; un abbé qui ne minaude point (crac) ; un petit-maître modeste (crac) ; une danseuse qui ne fait point de faux pas (crac) ; une serveuse champenoise sage (crac) ; un Gascon opulent (crac) ; un astrologue qui voit clair (crac) ; un peintre sans caprice (crac) ; un musicien sobre (crac) ; un caissier humble et poli (crac) ; des nouvellistes sans partialité (crac) ; un architecte habile sans être guindé (crac) ; un graveur sans contrefaction (crac) ; des filles toujours vraies (crac) ; un écolier assidu à l’école (crac) ; un intendant de maison qui a les mains nettes (crac). »

 

 

 

VOLTAIRE, La Henriade travestie, chant VII :

« Dans ce triste et sombre habitacle
Dont si piteux est le spectacle
Se trouvent assis par milliers
Des gens qui ont de vieux souliers,
D'ennuyeux conteurs de fleurettes
Et des débiteurs de gazettes,
De ces nouvellistes enfin,
Déguenillés, mourant de faim,
De ces hâbleurs passant leur vie
Dessous l'arbre de Cracovie.  »

Devenu propriétaire du Palais-Royal, le duc de Chartres avait décidé de le transformer. Il confia les travaux à M. Louis, dont il avait approuvé le plan le 12 juin 1781. Or ce plan prévoyait de ménager, autour du palais, une promenade entourée de portiques. Pour ce faire, il fallait abattre les marronniers qui bordaient ce que l’on appelait la grande allée. Plantés par le cardinal de Richelieu, ils étaient chers au cœur des Parisiens.

L'un d'eux, l'arbre de Cracovie dont parle Voltaire, particulièrement apprécié pour son feuillage fourni, était même devenu un lieu de discussion. Les nouvellistes du XVIIIe siècle se réunissaient sous son ombre pour échanger les informations qui circulaient dans la capitale. Son nom vient sans doute de ce que bon nombre des nouvelles divulguées s’avéraient fausses : c’étaient, pour employer un terme du XVIIIe siècle, des "craqueries" – du verbe "craquer" qui voulait dire dans le langage populaire « mentir, hâbler, se vanter mal-à-propos et faussement » (Dictionnaire de l’Académie, 1762). "Cracq" était l'interjection dont on se servait pour ponctuer un discours sujet à caution ou une histoire qui paraissait improbable (cf. Le Roux, Dictionnaire comique, 1718) et les auteurs de tels discours étaient désignés sous le terme de "cracovistes".

Les nouvellistes sous l’arbre de Cracovie, caricature du XVIIIe siècle,
dans le Magasin pittoresque, Aux Bureaux d'Abonnement et de Vente, 1844.

Certains avancent cependant une autre étymologie : on aurait surnommé cet arbre l'arbre de Cracovie « parce que lors des premières tentatives de la Russie pour subjuguer la Pologne, on prenait à Paris un grand intérêt aux efforts des Polonais pour défendre leurs droits politiques et leur indépendance nationale » (Jean Vatout, Souvenirs historiques des résidences royales de France : Palais-Royal, Firmin-Didot, 1838, volume 2, p. 178).

Parmi ces cracovistes, il y avait un abbé qu'on avait surnommé l’Abbé Trente mille hommes, car il s'était vanté de mener à bien, avec ce nombre de soldats, son plan de campagne. Le plus illustre des cracovistes fut cependant Metra, à qui l'on doit une Correspondance secrète, politique et littéraire fort utile pour connaître le siècle.

Au mois de juin 1779, l'arbre de Cracovie avait presque écrasé dans une chute partielle une vingtaine de nouvellistes. Il fut complètement abattu en 1782, lorsque le duc de Chartres fit raser les arbres du jardin pour ouvrir des rues le long des côtés du Palais-Royal qui ne donnaient pas sur la rue Saint-Honoré. Ces trois rues étaient parallèles aux rues de Richelieu et des Bons-Enfants, et à la rue Neuve-des-Petits-Champs.
La chute de l'arbre de Cracovie, gravé par Lepagelet au XVIIIe siècle (Gallica)

Mémoires de M. Goldoni pour servir à l'histoire de sa vie et à celle de son théâtre, Paris, Chez la Veuve Duchesne, 1787, volume 3, p. 243-244 :
« On regrettait cette superbe allée, qui rassemblait dans les beaux jours, un monde infini, où les beautés de Paris faisaient parade de leurs attraits, où les jeunes gens couraient des risques, et rencontraient des fortunes, où les hommes sensés s'amusaient quelquefois aux dépens des étourdis. Chaque arbre qui tombait faisait une sensation douloureuse dans l'âme des spectateurs ; je me rencontrai par hasard à la chute de l'arbre de Cracovie, de ce beau marronnier qui rassemblait les nouvellistes autour de lui, qui était depuis longtemps le témoin de leur curiosité, de leurs contestations, et de leurs mensonges ; je perçai la foule, j'eus le bonheur de m'emparer d'une branche qui avait conservé ses feuilles  ; je l'apportai sur le champ dans une maison de ma connaissance ; je vis les dames prêtes à pleurer, je vis des hommes en fureur ; tout le monde criait contre le destructeur ; je riais tout bas ; j'avais grande confiance dans ses projets, et je ne me suis pas trompé. »