Rue aux Fèves

 

Représentations de la rue aux Fèves par Martial, en 1862 (Gallica)

 

RENOU DE CHEVIGNÉ dit JAILLOT, JEAN-BAPTISTE-MICHEL, Recherches critiques, historiques et topographiques sur la Ville de Paris depuis ses commencements connus jusqu'à présent.. .par le Sr Jaillot, géographe ord. du Rois à Paris, Paris, M. Lottin aîné, 1772, volume 1, p. 53-54 :
« RUE AUX FÈVES. Elle va de la rue de la vieille Draperie à celle de la Calendre ; elle se continuait autrefois jusqu'au Marché-neuf, mais en 1458 on prit cette dernière partie pour agrandir l'église de S. Germain-le-Vieux : on en voit encore des traces dans la petite Place de la rue de la Calendre, où est une porte de cette église. On n'a guère varié que sur l'orthographe de ce nom, mais les différentes façons de l'écrire ont donné lieu à différentes étymologies : elle est nommée rue aux Fèves dans une Sentence du Parloir aux Bourgeois de 1291, ainsi que dans Guillot, dans le Rôle de 1313, & dans les Actes du Chapitre de Notre-Dame du XIVe siècle ( vicus Fabarum) : elle se retrouve encore sous le même nom de rue aux Fèves, dans plusieurs Titres des siècles suivants. Du Breul & le Commissaire Lamarre prétendent qu'on y vendait des fèves & autres légumes, & que le Marché de la rue de la Juiverie s'étendait jusque-là. D'autres l'ont appelée rue au Feure et un Terrier de S. Eloi la cite sous ce nom, qui signifiait de la paille ; ce qui paraîtrait assez plausible à cause du Marché au bled qui en était voisin, & c'est sans doute ce qui a déterminé Corrozet, Editeur de du Breuil, Gomboust, Bullet & autres, à se servir de cette orthographe. Enfin il y en a qui ont écrit rue aux Febvres, aux Fèvres ; via ad Fabros. Robert Cénal, Sauval & quelques modernes ont embrassé certe opinion & je la crois la plus vraie, non point parce que ses habitants étaient des forgerons, comme le dit Sauval, mais parce qu'elle est indiquée sous ce nom dans le plus ancien Titre, que j'aie vu, qui en fasse mention : ce sont des Lettres de S. Louis de 1260 par lesquelles il cède 30 f. de cens sur une maison in vico Fabrorum, prope S. Martialem, en échange d'une Place près de S. Leufroi pour agrandir le Châtelet. J'ajouterai encore que ce quartier étant occupé par des drapiers & des ouvriers qui donnaient le lustre aux étoffes. C'était naturel qu'il y eût aussi des Fabricants, dont le nom aura été donné à la rue : celui de Feure ne détruit pas cette idée, car personne n'ignore que nos anciens écrivains employaient souvent l'u voyelle pour le v consonne, & on peut en les lisant prononcer également Fevre & Feure ; l'usage sondé sur l'ancienneté ayant prévalu, j'ai cru devoir m'y conformer. »

Cette rue à l’orthographe variable était sur donc située sur l'île du Palais (ou île de la Cité). Elle est citée dans le Dit des rues de Paris, écrit par Guillot de Paris vers 1280-1300 :

« Et me samble que l'autre chief
Descent droit en la rue a Feves
Par deça la maison o fevre. »

Comme le souligne Jaillot, l’origine du nom est fluctuante, la plus vraisemblable étant qu’elle étaient habitée par des drapiers.

Comme la rue Plumet, cette rue a la particularité d’être un lieu « littéraire » puisque c’est là qu’Eugène Sue situe son « tapis-franc » dans Les Mystères de Paris (1842) :

« Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quelques rares fenêtres aux châssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d’infectes allées conduisaient à des escaliers plus noirs, plus infects encore, et si perpendiculaires, que l’on pouvait à peine les gravir à l’aide d’une corde à puits fixée aux murailles humides par des crampons de fer. Le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces maisons était occupé par des étalages de charbonniers, de tripiers ou de revendeurs de mauvaises viandes. Malgré le peu de valeur de ces denrées, la devanture de presque toutes ces misérables boutiques était grillagée de fer, tant les marchands redoutaient les audacieux voleurs de ce quartier. »

Dans la série, c'est là qu'habite le père Raccard. Sa maison est décrite dans Le Fantôme de la rue Royale comme étant « toute de guingois » et le narrateur note « l’obscurité [y] était totale, tant on craignait l’incendie dans ces vieilles demeures qui prenaient feu comme de l’étoupe ». Dans La Pyramide de glace, la description s'affine :

« Rue aux Fèves, Nicolas retrouva la vieille maison posée de guingois. S’était-elle encore affaissée dans le sol ? Elle lui rappela certaines vieilles demeures de Nantes dans lesquelles une boule posée sur le plancher se mettait en route et dévalait un couloir. Il gravit le vieil escalier aux marches usées et inégales. Des odeurs de graillon et de crasse flottaient dans l’air empuanti de la fumée qui sortait de pauvres logements. Il entendit des cris d’enfants, des injures, des bruits suspects et tout ce que la misère peut enfanter. »