La morgue
Adolphe Guillot, Paris qui souffre ; la basse geôle du Grand Châtelet et les morgues modernes, Paris, P. Rouquette, 1887. Dessins de Montégut, p. 67 et 89.
Les galeries sous le grand Châtelet devaient ressembler à celles du petit Châtelet.

 

M. THIERY, Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, tome 1, Paris, Hardouin et Gattey, 1787, p. 486 :
« Il ne reste plus de cette forteresse [le Châtelet] que ces vieilles tours que l’on aperçoit du côté de la boucherie et la voûte en arcade qui servait autrefois de porte à Paris, près de laquelle est l'entrée de la prison dite du Grand-Châtelet. Tous les autres bâtiments ont été construits en 1684. Un détachement de la Compagnie du Lieutenant-Criminel de Robe-Courte fait le service près du Châtelet, est chargé de la garde de la prison et [il] a son corps-de-garde dans la cour. Tout près est la morgue, où l'on expose les cadavres de ceux qui ont été trouvés tués ou noyés, ou qui ont péri misérablement.  »

Dans la série, nous découvrons dès L’Énigme des Blancs-Manteaux la Basse-Geôle, où sont déposés les cadavres ramassés dans les rues ou repêchés dans la Seine. La description restitue l’horreur crue de ce lieu sinistre où, malgré le sel que l'on jette sur les cadavres, la mort décompose rapidement des corps anonymes. Dans ce lieu, à peine éclairé, par une ouverture pratiquée dans la porte, le public pouvait "morguer" les cadavres trouvés dans la rue ou dans la Seine, pour reprendre un terme de l’époque utilisé par Jean-François Parot. Les corps trop mutilés sont, quant à eux, déposés dans un réduit situé à côté de la Basse-Geôle et interdit au public.

Au XVsiècle, le mot "morgue" désignait le "visage". Deux siècles plus tard, le verbe "morguer" signifie « regarder fixement un prisonnier afin de le reconnaître » (cf. Dictionnaire de Furetière, 1690), du nom de la salle où l’on retenait les prisonniers quelques jours afin que les gardiens se familiarisent avec leur visage. Au XVIIIe siècle, ce sont des cadavres non identifiés, trouvés dans la ville, que le public est convié à "morguer".

Le verbe "morguer" est également utilisé, dès le XVIIe siècle, au sens de « braver par des regards fiers, fixes et méprisants », comme l’atteste encore le Dictionnaire de Furetière. C’est cette dernière acception qui prévaut d’ailleurs dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, et que Jean-François Parot emploie pour définir, dans Le Crime de l’hôtel Saint-Florentin l’attitude de Lord Aschbury devant la police française.

La morgue du Châtelet est utilisée jusqu’à la destruction de la prison, en 1802. Sous le Premier Empire, la morgue est déplacée quai du Marché-Neuf, où, sous le Second Empire, Haussmann fait construire un bâtiment de style classique pour l’exposition des corps trouvés, le public les morguant derrière une vitre.
 
La nouvelle morgue en 1829, par Frederick Nash - Gallica
La nouvelle morgue en 1829, côté Seine - Gallica  
Vue intérieure de la morgue en 1845, dessin d'après une peinture de Carré - Gallica

Au début du XXe siècle, quai de la Rapée, est construit l’Institut médico-légal qui reçoit, comme la morgue originelle, les cadavres trouvés sur la voie publique.