Le gibet de Montfaucon  

 

 

 

 

 

Eugène Viollet-le-Duc,
Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, tome V, "Fourches patibulaires" (1re édition en 1856).

 

 
 

Victor Hugo, fin de Notre Dame de Paris (1831) :

« Entre les faubourgs du Temple et de Saint-Martin, à environ cent soixante toises des murailles de Paris, à quelques portées d'arbalète de la Courtille, on voyait au sommet d'une éminence douce, insensible, assez élevée pour être aperçue de quelques lieues à la ronde, un édifice de forme étrange, qui ressemblait assez à un cromlech celtique, et où il se faisait aussi des sacrifices. Qu'on se figure, au couronnement d'une butte de plâtre, un gros parallélépipède de maçonnerie, haut de quinze pieds, large de trente, long de quarante, avec une porte, une rampe extérieure et une plate-forme ; sur cette plate-forme seize énormes piliers de pierre brute, debout, hauts de trente pieds, disposés en colonnade autour de trois des quatre côtés du massif qui les supporte, liés entre eux à leur sommet par de fortes poutres où pendent des chaînes d'intervalle en intervalle ; à toutes ces chaînes, des squelettes ; aux alentours dans la plaine, une croix de pierre et deux gibets de second ordre qui semblent pousser de bouture autour de la fourche centrale ; au-dessus de tout cela, dans le ciel, un vol perpétuel de corbeaux. Voilà Montfaucon. [...]

Le massif de pierre qui servait de base à l'odieux édifice était creux. On y avait pratiqué une vaste cave, fermée d'une vieille grille de fer détraquée, où l'on jetait non seulement les débris humains qui se détachaient des chaînes de Montfaucon, mais les corps de tous les malheureux exécutés aux autres gibets permanents de Paris. Dans ce profond charnier où tant de poussières humaines et tant de crimes ont pourri ensemble, bien des grands du monde, bien des innocents sont venus successivement apporter leurs os, depuis Enguerrand de Marigni, qui étrenna Montfaucon et qui était un juste, jusqu'à l'amiral de Coligni, qui en fit la clôture et qui était un juste. »

Émile de Labédollière, Le nouveau Paris, histoire de ses 20 arrondissements, Paris, Gustave Barba (libraire-éditeur), 1860, p. 295 :

« A l'est de la Petite-Villette était un monticule aussi célèbre que la Grève dans les annales parisiennes. Cette éminence n'avait probablement pas de nom avant que Philippe le Bel, en 1312, y fît établir les fourches patibulaires. Il est probable que ce ne fut qu'alors qu'elle fut désignée sous le titre de Montfaucon, à cause des oiseaux de proie qui tournoyaient sans cesse autour des cadavres. C'était dans ce lieu sinistre que les condamnés à mort étaient pendus ou exposés. Il était entouré d'une enceinte de maçonnerie dans laquelle s'ouvrait une porte fermée et gardée avec soin, car il était à craindre que les corps exposés ne fussent enlevés pendant la nuit par des mains pieuses ou sacrilèges. À la cime du mont, sur un massif de pierre, se dressaient seize piliers carrés cimentés, de manière à défier toutes les tempêtes. Ils étaient unis par des poutres transversales auxquelles se balançaient, attachées avec des chaînes de fer, les misérables dépouilles des suppliciés. »

Le gibet de Montfaucon fut demandé par Enguerrand de Marigny : or, ironiquement, ce ministre de Philippe le Bel fut lui-même pendu à ces « Fourches de la grande justice », qui furent le gibet royal jusqu’au règne de Louis XIII. Ces fourches patibulaires royales étaient placées sur une hauteur à proximité de la route de Meaux, au nord-est de Paris, car le gibet devait impressionner pour montrer la puissance du roi et ôter à quiconque l’envie d’être criminel.

Il existait d'autres gibets dans la capitale mais celui de Montfaucon était le plus spectaculaire. C’était un bâtiment en pierre d’une dizaine de mètres de côté et haut de quatre à six mètres, ouvert en façade. Sur les trois côtés reposaient seize piliers de pierre de dix mètres de haut, piliers reliés entre eux par deux ou trois niveaux de poutres en bois où l'on accrochait les condamnés par des chaînes. Si l'exécution était faite ailleurs, c'était tout de même à Montfaucon qu'on exposait les cadavres des condamnés à la vue des passants. Comme ces corps étaient abandonnés à la pourriture, il pouvait y avoir des dizaines de cadavres en même temps. Les restes des corps étaient jetés dans une fosse située en-dessous du bâtiment.

On n'exécuta plus à Montfaucon à partir du début du XVIIe siècle, mais on continua d'y inhumer les corps de ceux qui avaient été suppliciés dans la capitale.

Le gibet fut détruit en 1760, quelques piliers subsistant jusqu’en 1790. Au XVIIIe siècle, ainsi qu'on le voit dans le prologue de L'Énigme Blancs-Manteaux, le lieu servait à l'équarrissage des chevaux, vieux ou malades. On y extrayait aussi le gypse. Montfaucon s'est transformé ensuite en décharge publique mais fut réhabilité grâce à Haussmann et Alphanda, qui y aménagèrent de 1864 à 1867 un parc, le parc des Buttes-Chaumont.

 

Deux plaques rappellent l'existence du gibet de Montfaucon : l'une, rue de Meaux, l'autre, rue de la Grange-aux-Belles.