L'île des Cygnes, ou île Maquerelle
L'île des Cygnes, sur le plan dit de Turgot (1739).
On y voit le pont de bois emprunté par Nicolas, Bourdeau et Semacgus dans Le Crime de l'hôtel de Saint-Florentin

Pierre NARBONNE, Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV : de l'année 1701 à l'année 1744, Paris, A. Durand, 1866, p. 400 :
« Le 8 août 1736, S. A. R. Mme la duchesse d'Orléans donna un souper à la Reine, dans un fort joli salon qu'elle a fait faire à Chaillot, sur le bord du chemin. Ce fut une véritable fête. On tira l'oie sur la rivière. Il y eut des concerts de musique, symphonies, tambourins et musettes.
La table de la Reine était de quinze couverts. Il y avait une chère excellente, tant en gras qu'en maigre, mais le service s'y fit sans beaucoup d'ordre, par la faute des officiers.
Vers minuit on tira un feu d'artifice assez médiocre. Les Parisiens, grands amateurs de nouveautés, y étaient on grand nombre, et l'île Maquerelle était remplie du plus petit comme du plus grand monde.
Les chaises de paille y furent louées jusqu'à cent sous la pièce. Il y avait dans l'île plus de trois mille carrosses remplis de gens de toutes conditions. Ce grand concours de monde formait un très beau coup d'œil. »  

M. THIERY, Guide des Amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, tome II, Paris, Hardouin et Gattey, 1787, p. 620-621. :
« Triperie nouvelle, ou établissement de la cuisson des abattis des bœufs, vaches et moutons. C'est derrière le bâtiment des pompes à feu de MM. Perrier frères, qu'est situé, à la pointe du terrain formée jadis par l'Isle des Cygnes, donc on a comblé le bras de rivière, l’établissement où se fait la préparation et cuisson des abattis de bœufs, vaches et moutons qui se faisaient jadis à 1’Apport-Paris, par 12 particuliers nommés Cuiseurs. Au moyen de la translation de cet établissement dans ce nouvel emplacement, par arrêt du Conseil du 15 janvier 1766, revêtu de Lettres-Patentes du 29 du même mois, enregistrées au Parlement le 16 uillet suivant, on a éloigné du sein de Paris une manutention incommode et même dangereuse. II se soutient avec avantage par la régularité et l'exactitude de son service, qui consiste à aller chercher chez les bouchers tous les abattis, les laver, préparer et cuire, et les rapporter ensuite dans l'ancienne halle aux cuirs, où se rendent les femmes tripières, pour recevoir chacune la quantité d'abatis qui leur revient, d'après leurs achats chez les bouchers. Elles paient à l’établissement de la cuisson, six sols par abattis de bœufs ; dix-huit deniers par abattis de moutons ; vingt-cinq sols pour la façon de 400 pieds de moutons ; en outre les pieds de bœufs restent à l'établissement pour le surplus de prix de cuisson, que les tripières ne paient point. C'est de ces pieds que l'on tire une huile qui ne donne ni odeur, ni fumée, et qui est supérieure, pour la friture, à la meilleure huile d'olive. On doit cette découverte aux soins et au travail de ceux qui sont chargés de la régie de cet éablissement qui est sous les ordres de M. le Lieutenant-Général de Police et surveillé par un commissaire et un inspecteur de Police. »

L'île des Cygnes était une île de la Seine, à proximité de la rive gauche et des Invalides, formée par la réunion de plusieurs îlots – l'île de Grenelle, l'île des Treilles, l'île de Jérusalem, l'île de Longchamp et l'île aux Vaches. Elle n'était séparée de la rive du Gros-Caillou que par un mince courant d'eau. Au début du XVIe siècle, elle s'appelait île Maquerelle. L'origine de cette dénomination reste obscure. Certains pensent que le mot "maquerelle" vient de la situation de l'île, qui favorisait les rendez-vous galants. Jaillot, qui refuse cette interprétation, écrit en 1775 : « peut-être [l'île] a-t-elle servi de rendez-vous pour terminer, par le duel, des querelles particulières », mais, écrit-il, « en ce cas on aurait dû écrire Ma - Querelle ».

Ce fut d'abord un espace agricole, à l’extérieur de Paris : pendant des siècles, les paysans y ont fait paître des vaches en contrepartie du paiement d’une redevance à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, toute proche.

En 1676, afin d'embellir la capitale, Louis XIV y avait introduit quarante cygnes, importés du Danemark. Pour les protéger, Colbert écrivit alors au lieutenant général de police, M. de la Reynie : « Sa Majesté fait défense à toutes personnes d'entrer dans l'Isle sans permission, à tous bateliers d'y aborder, défend de prendre les œufs de cygne, de leur faire aucun mal avec filets, bâtons, armes à feu, à peine de 300 livres d'amende la première fois et de punition corporelle en cas de récidive. » Les cygnes n'en disparurent pas moins.

En 1722, Louis XV céda l'île des Cygnes à la ville de Paris afin qu'elle devînt un chantier où l'on pourrait entreposer du bois de chauffage et de récupération. Il demanda par ailleurs que fût construit le petit pont de bois – le pont des cygnes ou pont rouge – qui  réunirait l'île à la rive gauche. Il fut question, à la moitié du siècle, d'y transférer l'Hôtel-Dieu en raison des nuisances qu'il créait au sein de la ville, mais le projet n'aboutit pas. Toujours dans un souci d'hygiène, on y mit en revanche en 1766 la triperie dont parle Thiéry et dont il est question dans Le Crime de l'hôtel Saint-Florentin. : en 1774, l'île n'est plus un lieu où l'on s'amuse, comme l'avait décrit Pierre Narbonne au début du XVIIIe siècle. Le lieu, affecté à de la fabrication de l’huile de tripes destinée aux réverbères de Paris, est devenu nauséabond. Les frères Périer, signalés par Thiéry, y installent en 1790 deux moulins à vapeur pour produire la farine quand les moulins sur la Seine sont victimes des basses eaux.

Par lettres patentes de 1773, il fut ordonné de la rattacher à la terre ferme : les travaux de remblayage commencèrent en 1786 et furent terminés en 1812, formant l'actuel quai Branly, où se trouve le musée du même nom. L'île des Cygnes actuelle est donc une île artificielle, construite au début du XIXe siècle afin de servir de port. À l’extrémité de l’île, on trouve la réplique de la statue de la Liberté, dont l'original est à New-York.