Les Champs-Élysées et le traiteur Lebœuf

L'entrée des Champs-Élysées, marquée par les chevaux dits de Marly - Estampe du XVIIIe siècle (Gallica)

 

CLAUDE MARIN SAUGRAIN, Les Curiositez de Paris, de Versailles, de Marly, de Vincennes, de S. Cloud, et des environs, Saugrain, 1742, volume 1, p. 143-144 :
« Le côté droit du Cours [la Reine] est un grand terrain rempli d'allées d'arbres et de verdure, où les dimanches et les fêtes une partie du peuple de Paris vient se délasser du travail de la semaine. Ce lieu est nommé les Champs Élysées, au milieu duquel vous verrez l'endroit appelé l'Étoile, qui doit être rasée ou aplanie, pour aller de plein pied dans le bois de Boulogne ; c'est où rendent toutes ces allées, surtout une plus spacieuse que les autres, qui aboutit sur la nouvelle esplanade, vis-à-vis le pont Tournant des Tuileries, de laquelle on a fait le nouveau cours qui communique à l'ancien par une allée de traverse. Lorsque vous serez à l'Étoile, vous jouirez de la vue du monde la plus charmante sur tous les environs. On a fait depuis peu pour la commodité des carrosses, une espèce de pont ou d'arche appelée le pont d'Antin.
Le village au bout du Cours et des Champs Élysées sur la gauche, est appelée CHAILLOT […]. »

Les Champs-Élysées n'étaient initialement qu'un endroit marécageux hors les murs, qui ne portait pas de nom spécifique. C'est en 1667 que Le Nôtre, chargé de prolonger les jardins des Tuileries, conçut une promenade bordée d’arbres, d'abord appelée Grand-Cours afin de la distinguer du Cours-la-Reine, dont elle était proche. L’endroit étant devenu très agréable, on lui attribua finalement le nom de Champs-Élysées, par référence à la mythologie.

L'accès aux Champs-Élysées depuis la place Louis XV - Estampe du XVIIIe siècle (Gallica)
On voit, au premier plan, l'éclairage public et, au fond, les chevaux de Marly.

Directeur général des Bâtiments du Roi, Arts, Jardins et Manufactures de 1751 à 1773, le marquis de Marigny – frère de Mme de Pompadour – voulut embellir cette promenade. Il en renouvela entièrement les plantations, élargit l'allée centrale et fit ouvrir des voies, dont la fameuse allée des Veuves (aujourd'hui, avenue Montaigne).

Louis-Sébastien MERCIER, Tableau de Paris, chapitre DCCXXXV  :
« L'allée des Veuves. Autrefois les femmes qui avaient perdu leurs maris, n'auraient osé paraître, même en grand deuil, aux promenades publiques. Il y avait, aux Champs Élysées, l'allée des Veuves, allée sombre et solitaire, où il ne leur était permis de se promener qu'après dîner, pour prendre l'air et puis rentrer chez elles. »

Le marquis de Marigny fit en outre aplanir la butte de l'Étoile et construire un vauxhall, le Colisée, qui ne connut pas le succès escompté et ferma en 1780, avant d'être détruit. Il paracheva l'aménagement du lieu en prolongeant la promenade – qui commençait à partir de la place Louis XV – jusqu'au pont de Neuilly. Les Champs-Élysées ont fait partie du domaine royal jusqu’au 27 novembre 1792, date à laquelle ils furent réunis au domaine national.

La fête chinoise au Colisée, par Gabriel de Saint-Aubin (vers 1775), conservé au musée du Louvre - Source Wikipédia

Comparez l'état des Champs Élysées en 1761 (carte de Delagrive) et en 1775 (carte de Jaillot) en cliquant ci-contre :  

L'endroit était très couru dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Espace ouvert, il était entre autres fréquenté par des prostituées et des voleurs, à tel point que le besoin d'une police se fit sentir. Aussi, en 1777, sur proposition du comte d'Angiviller, la surveillance des Champs-Élysées fut-elle confiée à un garde suisse, Ferdinand Federici. C'est grâce à ses rapports détaillés que nous pouvons avoir aujourd'hui un aperçu de la fréquentation du lieu entre 1777 et 1791 : ces rapports peuvent être consultés aux Archives Nationales. Ils ont également été réunis par Arlette Farge dans un livre intitulé Flagrants délits sur les Champs-Élysées.

Fragment d'un rapport de Federici en avril 1778, dans lequel il fait état de l'attitude des Parisiens à l'égard de la princesse de Lamballe (Archives Nationales).

C'est ce même Federici que Nicolas rencontre dans L'Honneur de Sartine chez le traiteur Lebœuf. La mode des Champs-Élysées avait eu en effet pour conséquence l'installation de maints cafetiers et traiteurs. Parmi eux, Lebœuf tenait un établissement suffisamment prisé des Parisiens pour être immortalisé par Grimod de La Reynière dans son Almanach des Gourmands.

Alexandre Balthazar Laurent GRIMOD DE LA REYNIERE, Almanach des gourmands, Chaumerot, 1804, volume 1, p. 266 :
« Nous réservons pour la belle saison une promenade aux Champs-Élysées, où les restaurateurs M. Lebœuf et surtout du Bertret, mériteraient bien de nous fixer, sauf à nous parfumer la bouche en sortant de chez eux avec les briques de M. Mazurier, l'un des plus habiles glaciers de Paris. »

Ce traiteur avait été également cité dans les comptes-rendus des procès concernant la célèbre affaire du courrier de Lyon comme ayant été le lieu où furent mis au point les détails de l’attaque de la malle-poste, qui eut lieu dans la nuit du 27 au 28 avril 1796 près de Vert-Saint-Denis et dans laquelle le postillon et le convoyeur furent assassinés. Vidal, dit Durochat, « me confia le projet formé par lui et quelques-unes de ses connaissances d'aller sur la grande route de Melun dévaliser sur son passage la malle de Lyon. Pour concerter l'exécution de ce projet, nous allâmes, Vidal et moi, chez le traiteur Lebœuf, aux Champs-Élysées, dîner avec les nommés Dubosq, Roussi et Etienne Courriol. Là, il fut arrêté que je prendrais la voiture du courrier de la malle pour faciliter le vol, et que les autres iraient attendre la voiture sur la route, dans les bois, entre Lieusaint et Melun, mais qu'on se contenterait de piller la malle et de lier le postillon, sans lui faire aucun mal. » L’affaire fut érigée en symbole de l’erreur judiciaire car un nommé Lesurques, qui avait clamé jusqu’au bout son innocence, fut guillotiné. Celui-ci a même donné son nom à une loi qui permettait la réhabilitation de personnes injustement condamnées. Cela dit, il semblerait que l'attaque a bien pu être conçue par Joseph Lesurques et David Bernard, et ce, non pas chez Lebœuf, mais dans un café-restaurant parisien, situé à l’un des angles de la rue de Verneuil et de la rue du Bac.

C'est par les Champs-Élysées que la famille royale fut ramenée à Paris, après la fuite à Varennes, le 25 juin 1791.

En 1794, les chevaux dits de Marly, sculptés par Coustou, furent placés à l'entrée de l'avenue. Ils y restèrent jusqu'en 1984 : remplacés par des copies, les originaux furent transférés au Louvre.

Sous l'Empire, toutes les grandes fêtes publiques se déroulèrent sur les Champs-Élysées et de 1806 à 1832, quatre architectes – Chalgrin, Gouet, Huyot et Blouet – travaillèrent à la construction de l’Arc de triomphe de l'Étoile, qui devait rappeler aux Parisiens la grandeur de Napoléon.