Les cafés parisiens au XVIIIe siècle
Le Procope et le souvenir de l'un de ses illustres clients, Benjamin Franklin.
 

L. LIGER, Le Voyageur fidèle. Le guide des étrangers dans la ville de Paris, Paris, Chez Pierre Ribou, quai des Augustins, 1715, p. 355-356 :
« Les Liqueurs potables. Sous ce mot de liqueurs j'entends les Caffez où elles se débitent ; et sous ce dernier mot certains endroits publics où l'on va pour en boire. Il y en a Paris qui sont très magnifiques par les glaces et autres meubles de prix qui en font l’ornement, et les illuminations qui l’éclairent lorsqu'il fait nuit. C'est le rendez-vous des nouvellistes et de quelques beaux esprits qui s'y assemblent pour tenir des conversations sur la belle littérature, et pour la mieux soutenir on prend tout ce qui peut le plus réveiller les idées qui en sont le sujet : le café, le chocolat, le rossolis, l'eau clairette, l'eau d'anis, le populo, et autres boissons de cette sorte, en forment le régal ; le tout au choix de ceux qui vont pour en prendre. Il y a des Caffez d'établis en plusieurs quartiers de Paris, et qui se font distinguer plus ou moins entre eux par leur magnificence. Il serait à souhaiter que l'on y bût les liqueurs sans être altérées. Les maîtres de ces Caffez prennent le titre de distillateurs parce que la plupart distillent eux-mêmes et composent les liqueurs qu'ils vendent et je puis dire qu'entre ceux qui y travaillent, Liger est celui qui y excelle. Il demeure rue de la Huchette.  »

Le café apparaît, dès L’Énigme des Blancs-Manteaux, comme une boisson populaire : Antoinette, qui a recueilli Nicolas – assommé dans la rue – lui tend un bol de café à son réveil. À cette occasion, Jean-François Parot signale par une note que « le café devient rapidement, au XVIIIsiècle, une boisson très populaire, notamment mélangée avec le lait », ce que confirme Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris (tome I, p. 878) : « l’usage du café au lait a prévalu, et est si répandu parmi le peuple, qu’il est devenu l’éternel déjeuner de tous les ouvriers en chambre. Ils ont trouvé plus d’économie, de ressources, de saveur, dans cet aliment que dans tout autre. En conséquence, ils en boivent une prodigieuse quantité. Ils disent que cela les soutient le plus souvent jusqu’au soir. » Aussi, dans Le Sang des farines, « réchauffé au feu d’une chandelle », le café au lait accompagne-t-il le quignon de pain qui constitue le petit-déjeuner frugal des apprentis de Maître Mourut. Cependant il n’est pas réservé aux seuls ouvriers : dans Le Fantôme de la rue Royale, chez les Galaine, on commence aussi la journée par une tasse de café au lait et, dans L’Affaire Nicolas Le Floch, Bourdeau et Marion le dégustent avec un plaisir non dissimulé. Nicolas constate du reste que cette boisson a « gagné toutes les couches de la société » et que « les harengères de la Halle en tât[ent] tout aussi bien que les duchesses ».

Le café, comme le chocolat, avait été introduit à Paris sous Louis XIV. Présenté au roi en 1669, il fut autorisé à la vente publique en 1672. M. de Noblecourt ayant connu dans sa jeunesse les deux premiers cafés, disparus en 1774 de l’espace parisien, la série de Jean-François Parot ne manque pas de retracer l’histoire des cafés en tant qu’établissements. Le premier, « installé à la foire Saint-Germain » était « tenu par des Arméniens » tandis que le second avait été ouvert par un Persan rue de Buci.

L’évocation de l’inévitable Procope, ouvert en 1686 rue des Fossés-Saint-Jacques, près de la Comédie-Française, par le Vénitien Francesco Procopio di Coltelli, termine l’historique des cafés parisiens dressé par Nicolas dans L’Affaire Nicolas Le Floch. Le succès de l’établissement, qui a connu une gloire certaine sous la Régence, ne se dément pas dans la seconde moitié du siècle puisqu’en 1774, le Procope fait « livrer [son café] par des garçons munis de cabarets portatifs dans tout Paris ».

Fondé en 1718, près du Palais Royal, le Café de la Régence est un autre café célèbre dans la capitale. Il n’acquiert cependant de véritable notoriété qu’à partir du milieu du XVIIIe siècle. Il est alors le lieu de prédilection de Voltaire, Rousseau, d’Alembert, Grimm, Beaumarchais et, bien entendu, de Diderot qui en fera l’arrière-plan du Neveu de Rameau.

Le Café de Foy – ou de Foix – et le Café de Valois étaient également très prisés. Le premier, ouvert rue de Richelieu vers 1725, acquit sa renommée vers 1775 car, lors de la construction des galeries du Palais-Royal, son propriétaire de l’époque – Jousserand – avait acheté plusieurs arcades au bas de la descente qui conduisait de son café au jardin : les clients étaient alors servis dans une allée de vieux ormes, qu'on appelait l'allée du café de Foy. Il y avait en outre, non loin des Quinze-Vingt, le Café des aveugles.

L'ambiance du Procope : "A corner of the historic
Café de Procope showing Voltaire and Diderot in debate", 
dans William H. Ukers, All About Coffee.
"Grand concert extraordinaire exécuté par un détachement
des Quinze-vingt au Caffé des Aveugles
Foire Saint Ovide au mois de septembre 1771" - Gallica

C’est dans l’un de ces cafés près du Palais Royal que Nicolas retrouve Semacgus dans Le Noyé du grand canal. Dans le même roman, un rapport de police signale d’autres cafés parisiens, fréquentés par un dénommé Jacques Simon, espion anglais : ce sont les célèbres Caffé Militaire et Caffé d’Alexandre.

Le Grand Café d'Alexandre, gravé entre 1750 et 1775 - Source Gallica

Le premier, ouvert en 1762 dans la rue Saint-Honoré et décoré par Ledoux, était à l’origine réservé aux seuls militaires. Quant au second, établi sur les boulevards, il passait auprès de la police pour être fréquenté par la canaille tandis que le non moins célèbre Caffé Turc, ouvert en 1780 sur le boulevard du Temple, était réputé fréquenté par la "bonne société".

Le Café Turc dans la seconde moitié du siècle, par Jean-Baptiste Lallemand - Gallica

Les cafés étaient un lieu de rencontres : on y jouait aux échecs et on échangeait des idées. Ils se sont multipliés au cours du siècle et ont joué un grand rôle dans la propagation des idées des Lumières.