Bicêtre

Les ruines du château ...

... et l'hospice
dans Paul Bru, Histoire de Bicêtre, Paris, Lecrosnié et Babé, 1890, après les pages IX et 26. 

Louis-Sébastien MERCIER, Tableau de Paris, Amsterdam, 1783, volume 8, p. 1 :
« La situation de Bicêtre est sur une colline, entre le village de Ville-Juif & Gentilly, à la distance de Paris d'une lieue. Sa position le rend très-propre pour le rétablissement des malades, & c'est déjà un séjour moins infect que la plupart des hôpitaux de la ville. Il est certain que si la Seine pouvait être conduite à Bicêtre, ce serait le lieu le plus commode pour former un hôpital des mieux placés & des plus considérables. Pour remplacer cet avantage si désirable, on a des puits & quelques canaux qui apportent de l'eau d'Arcueil, dont tout le monde boit, excepté les officiers de la maison, pour lesquels une voiture en charrie tous les jours de la Seine. L'un de ces deux puits est surtout remarquable, & attire beaucoup de curieux par sa grandeur, par sa profondeur, & principalement par la simplicité de la mécanique de la machine qui sert à puiser l'eau, au moyen de deux seaux, dont l'un descend vide tandis que l'autre monte plein. Il n'y a pas longtemps que douze chevaux étaient journellement occupés à cet exercice ; mais par une sage économie, dont il résulte encore un plus grand avantage, des prisonniers forts & vigoureux ont été depuis employés à ce travail. Il les enlève à une dangereuse oisiveté, maintient leur vigueur, leur procure de quoi ajouter à leur nourriture. C'est à M. le Noir que l'on est redevable de ce changement utile, qui pourrait s'étendre plus loin ; car il arrive quelquefois qu'on est obligé, par défaut d'eau, de diminuer le nombre des bains des malades ; ce qui est, comme on doit le sentir, un inconvénient souvent funeste. Quant à l'eau qui a passé par les conduits de plomb, on fait qu'elle peut devenir malfaisante, & que conséquemment il serait prudent de pourvoir à cet inconvénient. Le nombre des habitants de Bicêtre n'est point fixe ; en hiver il est plus considérable, parce que plusieurs pauvres, qui trouvent à travailler en été, sont obligés d'aller se réfugier en hiver dans cet hôpital, où l'on compte alors environ quatre mille cinq cents personnes. »  

En 1250, Louis IX demanda à une communauté de Chartreux de s’installer sur le plateau de Gentilly, dans un domaine qu’on appelait la Grange-aux-Queulx – ou aux Gueux, selon certains. Les Chartreux ne restèrent cependant pas longtemps dans ce monastère, qui était en ruines lorsque Jean de Pontoise, évêque de Winchester, l’acheta en 1286. Le nouvel acquéreur rénova l’édifice. Devenu château de Winchester, celui-ci fut confisqué en 1294 par Philippe le Bel, puis rendu à son précédent propriétaire en 1301. L’appellation de Bicêtre est le résultat de la déformation de Winchester en Vincestre, puis Bicestre et Bicêtre.

À la mort de l'évêque, en 1304, le château et le domaine furent achetés par le comte de Savoie puis cédés, en 1346, au roi de France. La guerre de Cent ans lui fut fatale au château : en septembre 1371, Bicêtre brûla pendant plus de vingt-quatre heures.

En 1385, en remerciement du secours qu’il lui avait porté, Charles VI redonna le domaine de Bicêtre au comte de Savoie. Le fils de ce dernier – le futur pape Félix V – le vendit en 1400 au duc de Berry qui fit rebâtir le château mais, onze ans plus tard, le château était une fois de plus mis à sac et brûlé, victime de la "querelle des Armagnacs et des Bourguignons".

Le duc de Berry fit alors don, en 1416, de l'emplacement du château au chapitre Notre-Dame de Paris. La donation fut reconduite par Charles VII (1441), puis Louis XI (1464) mais, comme le chapitre n’avait engagé aucune réparation et que le château, très délabré, était devenu le repaire de malfaiteurs, le domaine fut saisi en 1519 par le procureur du roi et le château progressivement démoli jusqu’en 1632.

L’année suivante, sur le terrain dégagé, Louis XIII édifiait un hôpital pour les officiers et les soldats invalides. L'établissement reçut aussi, en 1647, des enfants trouvés. Réuni à l’Hôpital général en 1656, Bicêtre devint alors à la fois un hospice, une prison d’État et un asile d’aliénés. On y enfermait ceux que l’on considérait comme la lie de la société. Ainsi y mélangeait-on les vagabonds indigents, les homosexuels et les malades aux criminels, ce dont s’indignaient violemment les hommes des Lumières. On retiendra le chapitre que Mercier consacre au lieu dans son Tableau de Paris ainsi que le livre de Mirabeau, Observations d’un voyageur anglais, sur la maison de force appelée Bicêtre en 1788, livre dont s'inspire Jean-François Parot lorsqu'il ménage la rencontre de Nicolas et de Gevigland (le docteur) dans Le Crime de l'hôtel Saint-Florentin.

C'est à Bicêtre qu’aurait été inventée, en 1770, la sinistre camisole de force – par Guilleret. On y effectua également, le 17 avril 1792, les premiers essais de la guillotine sur les cadavres de trois vagabonds. De 1793 à 1836, la prison servit par ailleurs de zone de transit pour le bagne.

Comme le souligne Mercier, Bicêtre était célèbre, depuis 1733, pour son puits gigantesque, imaginé par l'architecte Boffrand. En 1855, une machine à vapeur vint remplacer les hommes. Malgré la Révolution, Bicêtre restera un lieu de détention jusqu’à la fin du XIXe siècle. Ce n'est qu'à partir de la moitié du XXe siècle que Bicêtre devient réellement un hôpital, accueillant même, en 1980, une faculté de médecine.