Les Épingles

Même ici, aux Tuileries, l’étiquette de cour me poursuit, songeait la reine. Une de ses femmes s’affairait à ajuster un modèle de corsage sur Madame Royale, figée, bras levés, devant une psyché. Marie-Antoinette passait de petites épingles d’or et, chaque fois, elle avait droit à une grande révérence plongée. Au milieu des angoisses du moment, un petit événement la hantait. Le matin même, elle avait constaté qu’une petite boîte d’ivoire sculpté avait disparu ; seules quelques épingles éparses avaient été retrouvées, sans que rien ne marquât d’autre voie qu’un larcin domestique. Hélas, on pénétrait dans ses appartements comme dans un moulin. Dans les temps heureux, c’était déjà le cas à Versailles où il lui arrivait de tomber nez à nez avec des inconnus effarés. Dieu, qu’elle détestait ces rencontres inopinées. Ici, c’était bien pire : municipaux, gardes nationaux et représentants de l’assemblée et de la commune entretenaient un permanent courant de visiteurs. Depuis le retour de l’équipée de Varennes, chacun s’évertuait à entourer la famille royale d’une suspicieuse attention, même la nuit. Chou d’amour, son petit dauphin, en tremblait dans son lit, agité de peurs et de cauchemars. Elle se mordit les lèvres. Le roi, lui, demeurait impassible, offrant à tout visiteur un visage serein, dévorant et buvant sans état d’âme à son dîner et à son souper. Tout en lui signifiait qu’il avait pris son parti des événements et s’en remettait à Dieu. Il s’obstinait doucement et sans colère à résister à ce qu’on voulait lui faire accepter et qu’il considérait comme contraire au serment du sacre de Reims.

Elle pensa derechef à la boîte et aux épingles d’or. Oh, ce n’était pas la valeur de ces objets, mais c’était un présent de madame de Lamballe, un souvenir épargné du temps frivole de Trianon, un de ceux qui la raccrochaient encore à ce passé révolu, à l’insouciance de sa jeunesse évanouie… Cette disparition l’irritait au plus haut point. De plus, il y avait cette rumeur qui rapportait qu’un domestique, tard dans la soirée précédente, avait croisé dans la galerie un personnage étrange, un petit homme rouge, que la légende des lieux, abondamment amplifiée, regardait comme un signe funeste pour la famille régnante.

Excédée par les pensées qui l’assaillaient, la reine se leva pour entrouvrir la croisée. Elle respira à longs traits. Ce n’était plus l’air parfumé des jardins de Versailles ou du hameau, mais celui, lourd, d’une ville fangeuse et d’un fleuve bourbeux. Les miasmes de l’été remontaient jusqu’à elle. La perspective qui s’étendait la toucha pourtant par sa beauté dans cette fin d’après-midi. Le regard n’était entravé par aucun objet jusqu’au fond de Neuilly. Pourtant, assez vite, elle détourna les yeux. Au bout des jardins, elle ne voulait pas voir le pont tournant et la place Louis XV. Elle ne l’avait jamais traversée sans frémir, hantée par le souvenir des victimes écrasées rue Royale lors du feu d’artifice de son mariage en 1770. Ce « théâtre de sang » lui paraissait lourd de menaces et de périls à venir.

L’immensité poussiéreuse des jardins l’insupportait. Même les Parisiens préféraient maintenant les allées des Champs-Elysées. Les étendues des Tuileries étaient devenues si malpropres que, sur l’ordre du roi, des entreprises y avaient établi des cabinets d’aisance et que les ifs de la terrasse du bord de l’eau avaient été coupés pour avoir servi de paravent à trop de honteux excès. Dans les débuts de leur séjour à Paris, elle s’y était promenée incognito un soir. Mais il y avait danger à être confondue, les filles galantes ayant pris le parti de se vêtir décemment afin que rien désormais ne les distinguât des honnêtes femmes.

Elle referma la croisée ; les rumeurs de la ville s’éteignirent. Quand donc finirait cet été de feu et de soufre ? C’était déjà le 9 août. Encore quelques semaines, et les souffles vivifiants de septembre reviendraient.

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Dans le grand palais écrasé de dorures, de brocarts, décoré de meubles d’ébène et de nacre, sous les grands N couronnés de lauriers et d’abeilles, une femme ne trouve pas le sommeil. Elle erre à travers les appartements déserts, craignant pour son mari, tremblant pour son fils. Elle frémit en entendant le sourd grondement de la ville. Elle se sent une place forte assiégée. Une menace imprécise monte autour d’elle. Parfois, elle jette un regard par la croisée sur les lumières étincelantes de la ville. Pourtant, tout allait si bien. Lors du plébiscite du 8 mai dernier, l’empereur, rayonnant, avait affirmé qu’il avait retrouvé son chiffre, celui des électeurs conquis au début de son règne. Seul Paris, grondeur et républicain, avait boudé son assentiment dans une France presque unanime.

Elle pressent que quelque chose se prépare. Quand elle sort, elle entend le cri d’ « Espagnole » dont on la gratifie comme autrefois on injuriait l’Autrichienne. Pourquoi nourrit-elle cette passion pour Marie-Antoinette, cette figure de malheur ? Elle n’a cessé de rechercher ses souvenirs et de se passionner pour les plus petits détails de son tragique destin. Si elle devait s’enfuir, l’emporterait-elle, ce carnet d’échantillons de tissus qui, lui avait-on assuré, avait appartenu à la fille de Marie-Thérèse ? Verrait-elle la fin de la restauration de ce petit cabinet dans lequel la reine essayait ses dernières robes et dont on refaisait le parquet ? Soudain, prise de frénésie et comme pour oublier sa détresse, elle y court, une lampe à la main. Il reste beaucoup à faire, le sol est éventré et quelques lames de parquet sont encore en place. Elle se penche, en soulève une. Dans la poussière et les déchets d’insectes, quelque chose a brillé. Elle tend la main pour s’en saisir, qu’elle retire aussitôt, piquée. Une gouttelette de sang sourd à un doigt. La main y retourne comme malgré elle. Une épingle d’or, deux, six, vingt et plus, et toujours, et encore. Une émotion étrange saisit l’impératrice à la vue de ces vestiges soudain ressurgis du passé. Les aiguilles d’or de la reine ! Elle les recueille précieusement, les enferme dans le petit sac de soie qu’elle porte à son cou et qui contient déjà une mèche du prince impérial. Comprend-elle le signe de cette découverte : le salut du malheur passé au malheur à venir ?

Tout bascule et devient incertain. Quel sera son destin ? En a-t-elle reçu, des avertissements faussement compatissants. Cette peste de Mathilde, la fille du roi Jérôme, jamais remise d’avoir été l’éphémère fiancée de l’empereur, n’y manque pas. Celle-là, qui jouait les maîtresses de maison à l’Elysée, et qui la hait, répandait son venin dans les soupers courus. Lui revient aussi en mémoire l’armée des valets et des laquais du palais impérial : on a de nouveau entrevu le petit homme rouge, celui qui, selon le récit sceptique du bon Mérimée, erre la nuit dans les galeries et annonce les catastrophes. Il ne s’était pas manifesté depuis 1848… Dans le silence écrasant des Tuileries, les boiseries craquent et gémissent. Il est temps d’essayer de dormir.

Le lendemain, 4 septembre 1870, Eugénie, impératrice des Français, abandonnait le palais dans la voiture de son dentiste. Pour la dernière fois, la monarchie quittait les Tuileries.

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26 mars 1871. Dominé par de gigantesques pans de pierre noircie, au milieu d’un amoncellement de bois brûlé et de vestiges de toutes sortes, un enfant, crochet en main, fouille les décombres du palais abattu. Au loin on perçoit le bruit des fusillades. Ce n’est déjà plus la guerre civile, mais l’écho des exécutions. Le garçon gratte la boue noirâtre et encore fumante. Soudain, il dégage, épargnée, mais sale et noircie, une petite boîte d’ivoire ornée d’amours et de colombes. Il la considère, étonné, crache dessus et la nettoie avec sa manche. L’objet lui semble de bonne prise ; cela vaudra peut-être un peu de pain.


Dans les ruines des Tuileries, le passé a rejoint le présent. L’ordre du monde est restauré. Les grands pans de pierre encore préservés interrogent l’avenir…

Jean-François Parot, Paris 2004
 
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