Le Noyé du Grand Canal, Jean- François Parot, JC Lattès, 2009, 458 p.

Je vous invite à chevaucher Sémillante, en croupe derrière  Nicolas  Le Floch, commissaire de police au Châtelet, désormais quadragénaire (Comme le temps passe vite !). Dans cette nouvelle enquête, les morts se succèdent, victimes d’un tueur en série particulièrement machiavélique et sadique. C’est à la fois un intrigue à tiroirs parfaitement construite et une tragédie tournant autour de la figure de Marie-Antoinette qui apparaît très symboliquement au début et à la fin du livre : le lecteur connaît d’avance le destin de cette reine dont la belle-famille n’avait rien à envier aux Atrides.

On retrouve les ingrédients qui font le sel de cette série. On est sensible à la peinture historiquement exacte de cette époque. On a toujours une description jubilatoire de la nourriture; j’ai choisi un dessert, les groseilles perlées, qui vous met l’eau à la bouche : « De très belles groseilles cueillies pour vous ce matin à Charenton. Il suffit de les humecter dans de l’eau fraîche à laquelle seront ajoutés deux blancs d’œufs battus. Les grappes sont égouttées quelques instants, puis roulées dans du sucre en poudre et séchées sur du papier. Le sucre se cristallise autour de chaque petit grain. Cela est du plus joli effet et procure la vue de l’hiver en été ! Et l’acide du fruit est ainsi tempéré. Et sur tout cela le nectar préféré de Madame, un flacon de vin des coteaux de l’Aubance. »

La psychologie de notre héros, cet « épingleur d’âmes », n’a rien perdu de sa  finesse ; on le voit ici par les yeux d’Aimée d’ Arranet, la maîtresse de son cœur : « Elle avait compris qu’elle avait besoin de sa force, de sa protection, de sa gravité. Au bout du compte, elle mesurait que, au-delà de l’apparente dureté imposée par une carrière ouverte à tous les dangers, et de son courage, il persistait chez lui une fragilité, une mélancolie qu’elle-même était à même de distinguer et de soigner. » Nicolas pratique toujours avec son ami Sanson ce que nous appellerions la police scientifique, mais la rigueur ne l’empêche pas d’être un romantique avant l’heure quand il retrouve Aimée, victime d’une agression.

L’auteur, comme son personnage (Notre commissaire est aussi discret dans ses conquêtes féminines que le sera son compatriote, François-René.),  cultive la litote dans le récit des étreintes amoureuses, parfois réduit au parfum de jasmin porté par Aimée et  dont on retrouve l’odeur sur les vêtements de Nicolas.

N’oublions pas les personnages secondaires toujours bien campés dans  la petite communauté toute voltairienne de la rue Montmartre, communauté qui va accueillir un nouvel animal, le chien Brutus.

Longue vie à notre Breton (joueur de bombarde à l’occasion)  et bravo une fois encore à Jean-François Parot.

Une inconditionnelle du toujours séduisant Nicolas Le Floch.

L’Honneur de Sartine, Jean-François Parot, JC Lattès, 2010, 492 p.

Marquis, vos  beaux yeux me font mourir d’amour. (Que Monsieur Jourdain me pardonne cet emprunt !)

Nicolas Le Floch est confronté à un nouveau meurtre, celui de M de Ravillois, ancien contrôleur de la Marine, tué par la chute de son baldaquin,  provoquant la chute d’un homme politique. Cette nouvelle enquête (au risque de faire deux anachronismes) a des accents jamesiens préfigurant « Le tour d’écrou » et chabroliens, exception faite que Jean-François Parot ne se penche pas sur les vénéneux secrets de la bourgeoisie, mais   sur ceux de la noblesse.

L’auteur complète aussi le portrait de notre « collectionneur d’âmes ». Suivons Nicolas dans son examen de conscience.

Il n’a rien oublié de son enfance. Il a au cœur une profonde blessure : il ignore tout de sa mère ; dans ce nouvel épisode, il découvre son nom : Gabrielle, grâce au petit reliquaire portatif, remis par Madame  Louise, fille de Louis XV, au nom d’une mystérieuse religieuse.

Il se sent mélancolique face au temps qui passe : « Un double sentiment  s’imposa à Nicolas qui le sépara soudain des autres. Certes il éprouvait  un accès de bonheur, c’est-à-dire un bref instant vécu sans passé ni futur, un de ces moments fugitifs qui se reproduisait à chaque rencontre   entre Noblecourt et Laborde. De peur qu’il ne  se dissipât, il en épuisait tous les agréments dans une plénitude dont il avait déjà éprouvé le déroulement  et deviné les risques. Et de cela, un contentement le poignait, une bouffée d’immobilité heureuse. Le temps  n’existait plus, ce qui avait eu lieu s’imposait à nouveau avec  l’espoir que ce moment, rare, reparaîtrait  avec la régularité du parcours des astres. Placé entre deux miroirs qui lui renvoyaient son image, le temps,  pour lui, n’était plus rien qu’un moment arrêté. Cependant, en contrecoup, tout ce qu’il croyait et ressentait défilait soudain à une vitesse folle au point qu’il crut en entendre le sifflement. »

Il a parfois le désir de tout laisser tomber et de chercher le divertissement au sens pascalien du terme : « Mais les rencontres avec la camarde, la liste qu’il s’allongeait de ces vies moissonnées, lui pesaient. Etait-il donc, comptable impuissant de cette danse macabre, condamné à cette quête sans issue ? Parfois la tentation l’envahissait de tout abandonner, de rejoindre les rives du grand océan, de se cloîtrer à Ranreuil dans sa tour d’angle. ». De plus,  son fils va s’éloigner de lui physiquement, car il va rejoindre son régiment.

Entre Antoinette et Aimée son cœur balance : « Que signifiait ce soudain serrement de cœur qui parfois l’oppressait en pensant à Aimée ? Son visage, son corps, hantaient ses nuits avec cette impression répétée de la sentir s’échapper. Un bel oiseau prenait son envol, alors que lui demeurait au sol, s’évertuant lourdement. ( …) Combien de fois avait-il été sur le point de mettre un terme à cet amour torturé qu’il ne savait pas subir simplement. Il l’imaginait s’étiolant et aussitôt il renaissait plus ardent, il croyait qu’une fois ce lien rompu,  la paix en lui reviendrait. Le visage d’Antoinette apparaissait alors nimbé de douceur et de la nostalgie d’un temps plus insouciant. ».

Il est sensible à la misère du peuple évoquée avec des accents hugoliens : « Pour  un  canard, un fruit ou du pain, la peine était de trois ans de galères et pour une femme le placement dans une maison de force après le fouet. La récidive impliquait un W au fer rouge appliqué sur l’épaule. »

Terminons sur l’image de Nicolas s’inclinant devant le tombeau de notre Bertrand à Saint-Denis : « Il alla saluer  Bertrand du Guesclin, Breton fidèle, qui reposait aux pieds de son roi. Il envia son destin. Il lui sembla que les gisants, attendris, le suivaient de leurs regards de marbre. Il se sentit appartenir  à quelque chose d’immense et qui dépassait de beaucoup son humaine destinée. ». Laissons-le philosopher : « Sa pensée vola vers ceux qu’il aimait, Louis rendu à lui-même, Antoinette au milieu des périls, Naganda en fortune de mer et Aimée à la fois si proche et  si insaisissable. Le bonheur n’était-il donc que quelques instants dérobés à l’absence ? ».

Il existe désormais un site Nicolas Le Floch, mais il est hélas impossible de chatter avec notre héros.

L’enquête russe, Jean-François Parot,  2012, JC Lattès,  501 p.

Décidément la Russie est à la mode, après Limonov cher à Emmanuel Carrère, nous voici face à un personnage tout aussi énigmatique : le tsarévitch qui vient faire une visite à Paris, incognito, en mai 1782. Il ne fait pas bon fréquenter de trop près le fils de la grande Catherine, car les cadavres s’accumulent autour de lui, dont son secrétaire. Tout cela sur fond d’espionnage, car les Insurgents, en cachette de leurs alliés français, ont pris contact avec la Russie qui va jouer le rôle de médiateur, pour négocier un accord avec la perfide Albion.

A propos de l’intrigue, on serait tenté d’utiliser la métaphore du château de cartes, dont le premier élément à tomber (à tomber raide  mort) est le comte Rovski, mystérieusement assassiné, et l’édifice s’écroule peu à peu, dans un désordre apparent. Nicolas aura bien du mal à expliquer l’enchaînement des faits ; il est vrai que les meurtres se succèdent, sans qu’il semble y avoir de lien entre les victimes : quoi de commun entre des prostituées et un secrétaire très pieux ?

Le lecteur, comme notre héros, a l’impression de n’être qu’une marionnette que l’on cherche à tromper, en lui indiquant de fallacieuses pistes : cambriolage monté de toutes pièces, fausse monnaie, bijou contrefait, usurpation d’identité… Le marionnettiste est Gabriel de Sartine qui apparaît de plus en plus machiavélique, malgré la proclamation de son  attachement à Nicolas : « Tout ce grabuge entre nous excité va finir en deux mots : Je vous aime. » Nicolas trouvera difficilement la clé de l’énigme, de même qu’une clé perdue au début ne sera retrouvée qu’à la fin.

Bourdeau a compris dès le début la difficulté, lui qui compare l’affaire à « un tissu à rayures » : « - Le plein et le vide. Le clair et le sombre. Les espaces clairs succèdent  aux espaces sombres. Il nous faut rempli les vides et unifier la teinte… ».

Comme d’habitude, le roman fait aussi la part belle à la psychologie du commissaire. Nicolas est en proie à une double aspiration : vivre dans le présent, sans choisir entre Aimée et Antoinette, et  s’interroger sur son  histoire passée et future. D’une part, en homme qui aime les femmes, il se penche sur leur rôle dans son existence et leur rend un bel hommage : « A chaque étape de sa vie, des filles galantes aux princesses, chacune avait apporté sa pierre à l’édifice de son moi. Comme un sanctuaire nécessite, pour se dresser et durer, les épaulements de ses arcs-boutants, le contrefort de ses cintres et le  soutien de ses colonnes, Nicolas Le Floch, sans pourtant le rechercher, avait bénéficié de cet appui-là. ». D’autre part, il pense à l’avenir ; il retournerait bien sur ses terres de Ranreuil. Chateaubriand avant la lettre, mais sans la fameuse grive, il retrouve son enfance : « Soudain il revit la forme gracile d’un  écureuil qui se faisait surprendre au pied d’un  grand chêne près des douves. Pourquoi certaines scènes du passé resurgissaient-elles soudainement sans que rien ne les ait appelées ? »

Tandis  cette histoire commence dans la froidure russe, elle se termine par un bain dans l’Océan Atlantique, comme si le retour à la maison prenait le pas sur l’attrait de l’inconnu.

Longue vie à notre héros toujours à la « recherche d’un Graal jamais atteint », fidèle aux idéaux de sa jeunesse. Merci à son créateur de lui prêter sa plume.

Pour terminer, la lettre d’une admiratrice :

Mon cher Nicolas,

Ne désespérez pas de la politique et de ses arcanes. La France a besoin de vous ; vous êtes toujours l’homme de la situation.

Gardez toujours vos convictions selon lesquelles la valeur d’un homme  se mesure à l’aune de ses qualités et pas à celle de sa position sociale.

Appuyez-vous sur votre famille, en particulier votre fils Louis et ne vous laissez pas abattre, même si on s’attaque à votre entourage.

N’ayez pas honte de votre honnêteté et de votre droiture qui font que, pour les Japonais, vous incarnez l’idéal du samouraï.

J’espère que nous rencontrerons, j’allais dire, emportée par l’élan de ma plume, à l’Elysée, mais plutôt à Versailles. Vous me reconnaîtrez à mon parfum d’iris, symbole de la tendresse que j’éprouve pour vous ;  peut-être  rejoindrai-je le bouquet des fleurs qui vous sont chères.

Puissent tous les Nicolas avoir la même conception de l’honneur.

J’aurai toujours pour vous les yeux de Chimène. J’envie votre créateur qui a le bonheur de vous fréquenter assidûment. Votre dévouée Phidela.