Paline (Nikita)

Dans L'Enquête russe, Nikita Paline est le majordome de l’Hôtel de Lévi, qui est le siège de l'ambassade de Russie à Paris. Nikita Paline parle un français excellent, ce qu’il explique par le fait que sa mère a été la nourrice de l’aîné d’une grande famille et qu'il a pu bénéficier de l'éducation donnée par le précepteur français de son frère de lait. En réalité, il est le fils naturel d’un proche du père du grand-duc, le tsar Pierre III, destitué puis assassiné. Son père ayant été exécuté lors du coup d’État de Catherine II, il est recueilli par la famille du prince Bariatinski. Déclassé, il se sait condamné à occuper des fonctions subalternes et en éprouve de la rancœur.

Il appartient aux services secrets russes : il décrypte les messages et les encode, disposant d’une grille et d’un livre pour les chiffrer. Gaucher, il est convaincu de l’assassinat du comte de Rovski, de  Richard Harmand et de Pavel, le maître d’hôtel du prince. Il est libéré à la demande de l’ambassadeur russe mais son corps est retrouvé dans la Seine, « affreusement mutilé ». L’ambassade de Russie ne demande pas le corps qui est jeté dans la fosse commune.

Paradès (comte Robert de)

Le comte de Victor-Claude-Antoine-Robert de Paradès, que Nicolas conduit à la Bastille au début du mois d’avril 1780, juste avant que ne commence l’intrigue de L’Honneur de Sartine, est un homme qui a partagé l’opinion de ses contemporains. Si les Mémoires du prince de Ligne le font nettement apparaître comme un agent double, à la solde de la France et de l'Angleterre, le duc de Croÿ, au contraire, se montre séduit par le personnage, dont la promotion rapide n’est à ses yeux que la juste récompense des talents d’un « jeune et joli sujet, âgé seulement de vingt-trois ans » et  « des plus distingués ». Nicolas est d'ailleurs frappé, dans L'Honneur de Sartine, par « son enthousiasme pour l'intrigant ».

Le duc de Croÿ rapporte l’histoire de Paradès en ces termes :

Le maréchal de Contades me dit qu'un M. Parade ou Parades, ingénieur du Roi, étant devenu amoureux, à Phalsbourg, en Alsace, d'une bourgeoise, et ne pouvant en obtenir la permission ni de la Cour, ni de sa famille, l'avait épousée secrètement et en avait eu plusieurs enfants élevés sous des noms d'artisans qui en avaient pris soin ; qu'on avait mis celui-ci, qui était l'aîné, secrétaire d'un ingénieur des Ponts-et-chaussées ; que, très jeune, pour des fredaines, il avait été obligé de se sauver en Suisse ; qu'il y avait été utile, et s'était fait connaître, à la Cour, par de beaux plans du Valais et de petites négociations de politique ; qu'au commencement de cette guerre, M. de Sartines ayant demandé des sujets hardis pour envoyer à Portsmouth, M. de Vergennes lui avait donné celui-là. 

En effet, se disant issu d’une noble famille d’Espagne, le personnage s’était présenté en 1778 à la cour de France avec le titre de comte de Paradès. Certains avançaient qu’il était le bâtard du comte de Paradès, grand d'Espagne, mort au service de France. Pour d’autres, il « s'était insinué en effet auprès d'un Comte de Paradès, qu'il avait accompagné dans des voyages où il était mort et dont il avait volé les titres, qu'il s'était appropriés » (Mémoires secrets, le 21 avril 1780).

Né en 1752, il était sans doute le fils d'un pâtissier de Phalsbourg, nommé Richard.  Frappé par son intelligence, un ingénieur aurait pris en charge son éducation, lui apprenant en particulier à lever des plans. À Versailles, il sut se faire apprécier de Sartine qui lui fit faire plusieurs voyages en Angleterre afin d'en rapporter des renseignements. Il était chargé, entre autres, d'effectuer des reconnaissances dans les ports anglais et d'en lever les plans. De 1778 à 1780, le jeune homme s'insinua si bien à la cour qu'il obtint les faveurs du roi et connut une ascension spectaculaire :

La première année, il passait à Calais très déguisé. La deuxième année, c'était M. de Parades, chef des espions et autorisé. La troisième, c'était M. le comte de Parades, d'abord capitaine, enfin colonel à deux épaulettes, espion connu, mais qui savait en imposer même à l'Angleterre, ayant tous les banquiers et gens de loi pour lui, enfin faiseur de projets, mais très adroitement masqué par divers prétextes de commerce. Il était bien reçu en Angleterre, ce qui pouvait, avec raison, le faire croire double, quoique je le croie bien réellement pour nous, puisque, si l'on avait agi à temps, comme il le demandait, on pouvait réussir. (Journal inédit du duc de Croÿ, Paris, E. Flammarion, 1907, p. 212)

Le 3 juin 1779, il était nommé "mestre de camp". Cette belle carrière fut arrêtée par la découverte de papiers qui le compromettaient. Il apparut dès lors aux yeux de la cour et des Parisiens comme un traître. Inculpé comme tel, il fut embastillé sur ordre de Sartine le 5 avril 1780.

On veut que, pour être plus sûr de ses opérations, [Paradès] eût trois de ses frères avec lui, donc l'un lui servait de secrétaire, le second de maître-d'hôtel et le dernier de chef de cuisine. Ils ont été arrêtés aussi et c'est le premier qui a été envoyé à Arras pour y faire reconnaître, ouvrir et inventorier une malle, que M. de Paradès y avait laissée dans une auberge et où l'on compte trouver des papiers de conséquence. Voilà où en est ce roman. (Mémoires secrets, le 21 avril 1780)

Paradès fut libéré le 15 mai 1781. Ayant en vain adressé, en 1782, ses Mémoires au duc de Castries afin d'être réhabilité, il se retira à Saint-Domingue, où il est mort, en 1786.

Parnaux (alias Farnaux, alias Fauroux)

Depuis la mort de Mourut en 1775, dans Le Sang des farines, la boulangerie située au rez-de-chaussée de l’immeuble de M. de Noblecourt est tenue par son ancien commis, Parnaux, qui avait alors dix-huit ans. En mai 1775, accusé du meurtre de son patron, Hugues Parnaux donne à la police des informations sur sa famille : sa mère est morte à sa naissance et son père, ancien soldat qui « n’a plus sa tête », est logé aux Invalides. L'apprentissage de Parnaux est payé par le marguiller de sa paroisse. Il loge alors quelques maisons plus loin, au sixième sous le toit, avec Friope, l’apprenti.

Ce dernier a quinze ans en 1775. Il est originaire de Meaux, où son père est laboureur. Il se plaint de la condition d'apprenti :

« Notre position n’est guère enviable. Toujours à moitié nus, en caleçon et bonnet pour être toujours en état de travailler, et jamais sortir, sauf les dimanches. On endure cela comme un purgatoire. Mon corps n’est point de fer. La nuit n’apporte aucun repos et, dès qu’elle commence, nous débutons notre journée. »

Semacgus, qui l'examine dans un cachot du Châtelet, découvre qu'Anne Friope vient de faire une fausse couche : le mitron est en fait une fille déguisée en garçon.

Dans Le Cadavre anglais, on apprend qu’Hugues Parnaux a épousé Anne Friope et qu'ils ont eu une petite fille, Béatrice « dont Nicolas était le parrain avec Catherine comme commère ». Dans la boulangerie, désormais appelée « boulangerie Parnaux », un jeune mitron a été engagé pour aider le maître. Nicolas se montre toujours aussi sensible à « la familière odeur du pain chaud ».

Dans Le Noyé du grand canal, le nom de Parnaux s’est transformé par une erreur de transcription en Farnaux. Le boulanger a, en 1777, deux mitrons.

Dans L’Honneur de Sartine, maître Parnaux voit une fois de plus son nom se transformer, sans doute pour la même raison que celle que nous avons mentionnée plus haut. Rebaptisé Fauroux, il aide Nicolas à se travestir en mitron :

« Fauroux entourait Nicolas d’une dévotion sans faille, depuis que, naguère, celui-ci l’avait tiré d’un fort mauvais pas. Dans la tenue blanche de son état, calotte de coton sur la tête, il était couvert de farine. »

Pastel (Maître)

Dans L’Inconnu du Pont Notre-Dame, c’est le graveur des sceaux du roi, quai des Augustins. Maître Pastel excelle dans son art. Il possède un magnifique atelier tout d’acajou et de bronzes dorés. Très imbu de lui-même, « bien qu’un peu cérémonieux, il [veut] bien condescendre à partager ses lumières sur les secrets de son art » avec Nicolas.

Patay (Maître André Marie)

Maître Patay est un commis « honoraire » à la trésorerie générale de la Marine et demeure, en 1780, rue de la Plâtrière. Il a longtemps travaillé sous les ordres d’Edme de Chamberlin, qui était contrôleur général de la Marine. Il est décrit par Nicolas comme

« un vieil homme aussi chauve que M. de Chamberlin, qui tentait sans y parvenir d’ajuster une antique perruque. Des yeux bleus de porcelaine, un peu éteints, les fixaient avec inquiétude. »

Il est touché par l’annonce de la mort de son ancien supérieur, avec lequel il avait conservé des liens d’amitié et qui, quoiqu'à peine plus âgé que lui, lui « avait fait l’honneur et la confiance de [le] désigner comme son exécuteur testamentaire ».

Il vit seul avec un chat, « le cardinal », dans un appartement qui donne rue Montmartre. Il continue de travailler pour la trésorerie générale, supportant mal la vieillesse et la solitude.

Paul 1 er

Pavel Petrovitch Romanov est né le 1er octobre 1754. Il est le fils de Catherine II et, officiellement de Pierre III, assassiné en 1762, ce qui explique sa phobie des complots et les soupçons qu’il nourrit contre sa mère. En 1773, il épouse Wilhelmina Louisa de Hesse-Darmstadt, devenue Natalia Alexeïevna. Le comportement de la grande duchesse, qui le trompe avec son meilleur ami, Andreï Kirillovitch Razoumovski, aigrit encore davantage le caractère du tsarévitch. Cette infidélité est mentionnée dans L’Enquête russe par Marie-Antoinette.

« Razoumovski, qui a le mérite, si j’ose dire, d’être l’amant de Marie-Caroline et l’ancien de la grande duchesse Nathalie, la première femme du prince ! Elle faisait, dit-on, absorber à Paul, chaque soir, un peu d’opium pour favoriser ses infidélités. Le pauvre homme, on peut comprendre son irritation ! »

Natalia meurt en donnant naissance à une petite fille (1776).

L’impératrice trouve alors une autre épouse pour son fils : Sophie-Dorothée de Wurtemberg, l’amie de Mme Oberkirch devenue Maria Feodorovna. Elle lui donnera dix enfants. Lorsqu’il visite la France en 1782 avec sa seconde épouse, Pavel Petrovitch Romanov a vingt-huit ans.

Comme ses contemporains dans leurs mémoires, le Baron de Corberon dresse un portrait moral sans concessions du tsarévitch dans L’Enquête russe :

« Peu de personnages sont aussi ondoyants que le prince. Il apparaît divers dans ses attitudes et contradictoire dans ses sentiments. Une tête intelligente au demeurant, mais dont le mécanisme ne tient qu’à un fil. Que ce dernier vienne à se rompre, toute la machine se détraque, et alors plus de raisonnement, plus de bon sens. Bref, le portrait de Mélanthe par Fénelon et la déraison elle-même en personne. Pressentez-vous avec lui quelque voie qui vous paraît aisée et sablée à souhait, dans laquelle vous vous engagez pensant toucher au but, qu’un retournement se produit au moment où vous pensiez acculer la bête. Alors elle vous fait face et, chasseur un instant avant, vous voilà gibier aussitôt à quia. »

Le portrait physique n’est pas plus nuancé. Le mot laideur revient souvent dans le roman, où l’on peut lire que « le peuple l’avait trouvé fort laid, d’une figure étrange, l’air camus, au demeurant aimable. » Cette laideur est confirmée par les tableaux du prince. Nicolas en fait un portrait plus précis :

« De taille moyenne, Paul dès l’abord n’en imposait pas dans son habit noir un peu étriqué qu’eût blâmé Maître Vachon. La laideur commune du visage frappait, que rien ne relevait et qu’aggravaient un nez épaté, des pommettes proéminentes, des sourcils pâles et une calvitie remontée qui donnait au crâne la forme d’une ogive. Le cheveu rare et blond, poudré à frimas, était coiffé de chaque côté en rouleaux frisés. La bouche bien ourlée aurait rallié les suffrages si elle était demeurée close. Le regard, fixe ou fuyant, selon. »

Paul est par ailleurs mis en scène comme un être angoissé, qui craint constamment les complots et l’assassinat : « On me hait, on me craint, on veut ma mort, tout conspire à me nuire, comme ce fut le cas pour mon père… » confie-t-il à Nicolas car il parle un français parfait presque sans accent. Le roman met aussi en évidence son caractère inconstant par de spectaculaires crises de fureur : « Il se tordait les mains et les commissures de sa bouche déformée laissèrent échapper un peu d’écume. Il avait haussé la voix, à la stupéfaction de Nicolas. » Il a aussi plusieurs passions, celle des « antiques » et surtout celle des armes et des uniformes militaires, qu’il fait copier pendant ses voyages. Au grand dam de sa mère, il admire le roi guerrier de Prusse Frédéric II.

Catherine II, qui connaît le caractère inconstant de son fils, cherche à l’écarter du trône au profit de son petit-fils Alexandre mais, en avril 1797, elle meurt avant d’avoir mené à bien son projet : Paul accède au trône de Russie et brûle tous les documents de la succession de sa mère.

Pendant son règne de quatre ans, Paul Ier cherche à effacer l’œuvre de la Grande Catherine. Certains aspects de sa politique rappellent le prince des Lumières qu’il est : il libère des intellectuels emprisonnés par sa mère et adoucit le sort des serfs en limitant les corvées et en interdisant leur vente aux enchères. Par contre, il heurte la noblesse pour renforcer son pouvoir. D’abord opposé à la France révolutionnaire et partie prenante de la deuxième coalition (1898-1800), il renverse son alliance et se rapproche des pays neutres que sont la Prusse, le Danemark et la Suède, au grand mécontentement de l’Angleterre. Quelques mois plus tard, le 23 mars 1801, des nobles conspirateurs, peut-être inspirés par les Anglais, l’assassinent. Son fils Alexandre Ier lui succède.

Paulet (La)

Tenancière de la maison close Le Dauphin couronné, rue du Faubourg-Saint-Honoré, elle apparaît monstrueuse dès le premier roman :

 

« D’un volume presque monstrueux, accru par sa taille courte et ramassée, elle l’emportait de beaucoup sur la bonne Catherine, déjà forte femme. Ce ragot de graisse accumulée possédait un visage enflé dans lequel les yeux paraissaient enchâssés. Une palette de fards violents le couvrait en couches épaisses sous le foulard noué. Le corps disparaissait dans une robe informe de mousseline violette à raies rouges. Le collier de pierres noires tenait plus de la ceinture que de la parure. Les doigts boudinés éclataient hors des mitaines de soie. Enfin, les flots de tissus laissaient, par instants, entr'apercevoir des pieds d’hydropique débordant de vieux souliers de castor usés et distendus comme des savates. Cette caricature était animée, quand les chairs laissaient passer le regard, par des yeux sans cesse en mouvement, froids comme ceux d’un reptile sur le qui-vive. »

Sa maison close, Le Dauphin couronné, est aussi une maison de jeux clandestins, où l’on joue en particulier au pharaon. Manipulée par Nicolas, la Paulet sert d’informatrice à la police.

Fin 1769-début 1770, elle a réaménagé son établissement afin de le mettre au goût du jour et elle en laisse la direction à la Satin pour se retirer dans sa campagne d’Auteuil. Quand l’existence de Louis est connue de Nicolas, en 1774, la Satin décide de quitter son état de prostituée. Elle quitte Le Dauphin couronné pour gérer un fonds de commerce d’objet de mode et de toilette, rue du Bac, et la Présidente lui succède à la tête de la maison close.

En 1777, comme la gestion de la Présidente ne lui a pas convenu, La Paulet dirige de nouveau le Dauphin Couronné, mais elle est tombée sous la coupe d’un officier des Gardes-Françaises, que Nicolas menace. Sa décrépitude s’est accentuée :

 

« La Paulet, énorme, voûtée, la respiration sifflante, apparut, ses grosses jambes ouvrant sa chenille, tout entourées de bandes de tissu. De guingois, une perruque blonde oscillait sur sa tête, surmontant un visage truellé de céruse, de carmin et de noir. Elle s’appuyait sur une canne enrubannée. Ses petits yeux noyés dans la graisse parcoururent le champ de bataille. » (Le Cadavre anglais)

En 1778, l’âge a encore accentué sa déchéance :

 

« [Nicolas] frémit tant la face grimaçante qui le regardait évoquait quelque épouvantable figure de Méduse. Une longue perruque blonde et poudrée dont les boucles se répandaient en torsades serpentines encadrait un visage mafflu, cérusé à l’excès comme à l’accoutumé. Les pommettes et les lèvres incarnates, les yeux cernés d’un noir brillant ajoutaient à l’aspect théâtral de l’idole de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Des mouches, boutons malsains, constellaient ce champ du désastre. Le reste n’était plus que bajoues, fanons pendants et débâcle d’une chair que dissimulaient mal des voiles de mousseline au travers desquels transparaissaient les raides baleines d’un busc monstrueux. » (Le Noyé du Grand Canal)

La Paulet a par ailleurs étendu ses compétences, sa maison étant devenue également une « officine de divination ». Elle y vend aussi des « redingotes anglaises » (condoms) et des « chocolats et pastilles aphrodisiaques ».

Si l'on en croit Nicolas dans L'Honneur de Sartine, elle avait entre quarante-cinq et cinquante ans lorsqu'il l'a rencontrée pour la première fois en 1760. Elle a donc la soixantaine bien sonnée en 1780.

Elle est un personnage incontournable de la série, en raison de son physique et de son verbe, qu'elle a haut. C'est par elle que nous parviennent le plus souvent les expressions les plus pittoresques du siècle. Elle représente d'autre part un type de maquerelle à l'ancienne, bon enfant, par opposition à la Gourdan qui entretient les vices les plus pervers.

En 1782, dans L'Enquête russe, la Paulet continue à pratiquer ses multiples activités : devineresse, tenancière d’un tripot, organisatrice de jeux clandestins et la maquerelle qu’elle est depuis toujours :

 

« Restait que ses activités étaient mesurées, prudentes, favorisées par l’habitude d’une vie consacrée tout entière à la galanterie. Elle avançait, à peine masquée, jusqu’aux frontières incertaines et mal délimitées de l’interdit, assurée de l’impunité que lui procurait sa longue familiarité avec la police et, en particulier, avec le commissaire Le Floch. Il est vrai que, dans la balance, les services rendus pesaient lourds. »

Cette proximité avec Nicolas fait du reste jaser et des rumeurs font état du rôle de souteneur que tiendrait le commissaire.

Le Dauphin couronné a reçu un nouvel ameublement :

 

« Tentures de soie, brocards, velours mordorés, meubles de prix, marqueteries précieuses, laques et vases de la Chine, bibelots de toutes sortes s’accumulaient dans le vestibule et les salons. »

Son dernier rôle de cartomancienne lui attire une nouvelle renommée surtout « depuis que le duc de Chartres lui avait fait l’honneur d’une consultation ». Son salon « tenait tout autant du temple hindou que d’une chapelle baroque. L’or, la pourpre et le noir dominaient au milieu des voiles transparents et des fumées d’un encens prodigué sans mesure. » La Paulet a retrouvé ses formes arrondies et respire la richesse.

Nicolas ne sait pas combien de fois il a vu le décor de la maison galante changer d’apparence, celle-ci devenant de plus en plus riche. En 1783, le Dauphin couronné réunit en un seul lieu une maison galante, un tripot élégant de jeu clandestin, le temple d’une devineresse et une salle de ventes. Dans L’Année du volcan, la Paulet est toujours énorme et les regards de Nicolas et Bourdeau

 

« but[ent] sur l’édifice pyramidal d’une sorte de houppelande de satin rougeâtre ornée de fleurs blanches. Son extrémité supportait une tête mafflue d’où pendaient, flasques, bajoues et fanons. Ils pouvaient voir son reflet alors qu’armée d’une petite truelle, elle s’appliquait à parer son visage d’une épaisse couche de céruse qui, en séchant, se craquelait avant même que le rouge fût mis. »

Tout a tellement épaissi que le cuir même de ses mules a été tranché pour permettre aux pieds de s’y insinuer. La décrépitude s’accentue :

 

« Le peignoir pourpre s’entrouvrit, la découvrant tout enveloppée de bandages qui laissaient voir des espaces violets de chair ulcéreuse. » 

Deux ans plus tard, pendant l’enquête de La Pyramide de glace, Nicolas et Bourdeau lui rendent une fois de plus visite. Son apparence est modifiée :

 

« Pour cette fois, la perruque n’était pas blonde comme à l’accoutumée, mais d’un roux éclatant. La robe-houppelande, camaïeu de vert soutaché d’or, qui l’enveloppait de ses longs plis, miroitait à la lueur des chandelles. »

Elle paraît aussi plus jeune.

 

« De fait, Nicolas observa que les fanons et bajoues qui déparaient jusqu’alors la vieille face se trouvaient comme emplis et que la chair ainsi renforcée, retendue et lissée, offrait le semblant d’un renouveau de jouvence. »

La soixantaine bien tassée, la vieille maquerelle dit n'avoir que quarante ans et affirme, de plus, ne pas les faire grâce à Cagliostro avec qui elle est en affaire de duperie. Ce dernier lui a prescrit un régime : lait et gibier en abondance, auxquels s'ajoutent des gouttes de son élixir de vie et une macération de poireaux tous les matins.

Dans L’Inconnu du Pont Notre-Dame, la Paulet aide Nicolas à transmettre un message à Antoinette devenue Lady Charwel et étroitement contrôlée par les agents anglais. Nicolas et Bourdeau lui rendent visite :

 

« Ils dérangeaient la Paulet dans son dîner. Elle suçait à petits coups gourmands des cailles dont elle détachait délicatement les cuisses enrobées de gelée, se léchant ses doigts boudinés après chaque bouchée. Pour cette fois la perruque était argentée encadrant un visage qui s’effondrait par bourrelets successifs. La dame était drapée dans une sorte de chasuble pourpre qui la faisait ressembler à quelque cardinal surpris dans la débauche d’une fête crapuleuse. Interloquée, la vieille maquerelle jeta un regard inquiet vers les visiteurs. »

Sa vue a beaucoup baissé et elle finit par les reconnaître quand ils approchent.

Pavel

Dans L'Enquête russe, Pavel Volkov, qui fait office de maître d'hôtel auprès du tsarévitch Paul, est tué dans l’ambassade de Russie en même temps que Dangeville. Il appartient aux services secrets russes et espionne Paul au profit de sa mère. Paul sait qu’il lui a volé des lettres et fait arrêter ses proches en Russie.

Pavlovitch Koutaïssoff (Ivan)

Dans L’Enquête russe, Ivan Pavlovitch Koutaïssoff est le barbier turc de Son Altesse Impériale Paul Romanov.

Le personnage a vraiment existé, c’est un ancien esclave turc élevé au palais impérial et converti au christianisme.

Mais les aventures qu’il vit à Paris sont de l’ordre du romanesque : il est mêlé à l’assassinat du comte de Rovski et de Richard Harmand qu’il assomme par derrière avant de le jeter dans la Seine.

Penthièvre (duc de)

Louis Jean Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, de Rambouillet et d’Aumale est né en 1725 au château de Rambouillet. Descendant de Louis XIV, c’est un prince de sang qui hérite, à sa mort en 1737, des charges civiles et militaires de son père : il est amiral de France, gouverneur de Bretagne et Grand Veneur de France, charge dont parle la série Nicolas Le Floch.

Militaire, commandant de deux régiments, il combat pendant la guerre de Succession d'Autriche (1740-1748) Il est alors promu maréchal de camp en 1743 et lieutenant général des armées du roi en 1744. L’année suivante, il participe à la bataille de Fontenoy aux côtés du duc de Richelieu. Préférant les livres aux armes, il renonce à sa carrière militaire pour s’occuper de la gestion de son immense fortune, la première du royaume, de sa collection de montres et de ses nombreux châteaux, dont celui de Sceaux qu’il fait visiter au tsarévitch Paul, lors de la visite en France de celui-ci en 1782.

C'est ce que mentionne L'Enquête russe. Il y demande à Nicolas des nouvelles de Bourdeau, « dont le père avait été un de ses serviteurs à la grande vènerie de France ».

Il possède aussi les châteaux de Blois et d’Amboise, ainsi que le château où il est né, Rambouillet. Le roi Louis XVI, passionné par la chasse l’oblige à lui céder ce dernier château, et surtout sa forêt giboyeuse, en 1783. Il achète alors le château de Chanteloup à la duchesse de Choiseul ruinée et à La Borde, héros des romans de J.F. Parot, celui de la Ferté-Vidame.

La vie familiale, qu’il privilégie, est remplie de tristesse. Sa femme, Marie Thérèse Félicité d'Este-Modène, petite-fille du Régent, meurt en 1754 et sur ses sept enfants, un seul lui survit, Louise Marie Adélaïde de Bourbon (1753-1821), « Mademoiselle de Penthièvre », mariée à Philippe Égalité, duc d'Orléans (1747-1793), le père du futur roi Louis-Philippe Ier.

Dans L'Inconnu du pont Notre-Dame, en 1786, Madame Louise révèle à Nicolas que sa mère était une fille naturelle du comte de Toulouse, lui-même fils naturel de Louis XIV, légitimé en 1681. Louis Jean Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, fils réel - et légitime - du comte de Toulouse, devient ainsi dans la fiction l'oncle de Nicolas.

Comme beaucoup de nobles éclairés, il accueille la Révolution avec intérêt et accepte d’être nommé commandant de la garde nationale d’Eu en Normandie. Mais la mort de la princesse de Lamballe, amie de la reine et veuve de son fils, l’attriste ainsi que celle du roi, que vote  son gendre, le duc d'Orléans. La même année, il meurt au château de Bizy, en Normandie. En novembre 1793, les révolutionnaires de Dreux profanent sa tombe et celles de sa famille.

Péquin (Jean-Marie)

Jean-Marie Péquin demeure rue de Thorigny, à l’angle de celle de la Perle. Il conduit clandestinement un cabriolet, sans licence de le louer, à la suite d’un revers de fortune et, orphelin de père, fait ainsi vivre sa mère et ses deux sœurs.

« Le jeune homme avait la mine ouverte et se confondait en gentillesse. Il manifesta dans les rues étroites et dans les embarras une aisance remarquable ; la voiture devançant charrettes et fiacres, se faufila entre les carrosses et fila avec vélocité le long des bornes. »

Nicolas loue ses services efficaces :

« Au Grand Châtelet, Nicolas lui donna son nom avec autorisation d’en faire état en cas de mauvaise passe avec l’autorité. Il lui conseilla de régulariser sa situation au plus vite car, s’il était saisi et arrêté, il perdrait toute ressource pour sa famille, sans parler des risques judiciaires qui suivraient. »

Le père économe des Prémontrés

Nicolas le rencontre en juillet 1783, pendant l’enquête sur la mort du vicomte de Trabard :

« C’était un homme grand au visage empâté. Il portait la tenue de son ordre, surplis de lin et écharpe de laine noire, qui donnait de la majesté à son embonpoint. Sa main droite torturait le scapulaire qui pendait sur sa poitrine. »

Le commissaire est frappé par sa voix suave.

Père Marie

Huissier au Grand Châtelet, c'est un Breton pure souche, qui parle breton avec Nicolas et Tirepot, ses "pays". Ancien matelot, il mange toujours des biscuits de marine et fume la pipe, utilisant un tabac qu’il râpe. Il admire beaucoup Nicolas et le considère un peu comme son fils. Se nouant au-delà des origines sociales, ces amitiés entre "pays" constituent une sorte de rempart contre l’hostilité de la capitale. Bien qu’il soit marquis de Ranreuil, Nicolas Le Floch conserve ainsi jusqu’au bout son affection aux humbles que sont le père Marie et Jean Tirepot. Le lecteur se rappellera sans doute le passage de L’Affaire Nicolas Le Floch où les trois Bretons scellent leur amitié avec le célèbre « cordial » du père Marie. Ce dernier ne surmonte son indignation de voir l’attirail malodorant de Tirepot entrer dans un lieu aussi digne que le Grand Châtelet que « parce que Tirepot est Breton, et de Pontivy », comme lui. Son cordial, efficace contre toutes les blessures, celles de l’âme et celles du corps, n'en est pas moins un « infâme tord-boyau » selon Nicolas.

Petrovitch (Dimitri), alias Ivan Dimitriovitch Kripaeev

Dans L’Enquête russe, l'arrivée de Dimitri Petrovitch, qui fait office de secrétaire auprès du tsarévitch Paul, précède de peu celle du prince. Son apparence frappe le commissaire :

« Sa tenue d’abord, qui mêlait étrangement la vêture européenne et la russe. Le bas ne choquait en rien, mais le haut, avec sa blouse grège serrée par une ceinture de laine rouge et qui montait jusqu’au col, boutonnée de petits grains de jais, surprenait. L’homme, de taille moyenne, se tenait les bras croisés. Sa figure sortait de l’ordinaire. Les yeux surtout, sombres, brillaient d’un feu sauvage et fixaient sans ciller. La chevelure séparée en son milieu était nouée en boule sur l’arrière. L’homme portait une barbe d’un noir semé de gris. Le nez, fort et busqué, paraissait animé de mouvements, de frémissements, qui faisaient penser à celui de quelque bête fauve à l’affût de sa proie. »

Très pieux, le personnage voue un culte quasi idôlatre aux icônes des saints et s’impose, pour se punir, des blessures avec une sorte de discipline formée par plusieurs liens en cuir chargée de pièces de plomb. Son nom a été changé par Paul, qui vénère tout particulièrement Saint Dimitri, « dernier représentant de la dynastie des Riourik, [qui] fut assassiné à l’âge de neuf ans par le régent d’alors, Boris Godounov ».

L’enquête permet de constater que Dimitri Petrovitch est un tueur en série de femmes : il a assassiné trois prostituées en France et commis des crimes identiques à Saint-Pétersbourg. Il lacère les organes génitaux de ses victimes. Surpris par des gardes du prince de Condé chargés de faire des rondes chaque nuit afin de pourchasser les braconniers, il est tué dans le parc de Chantilly après son troisième meurtre en France.

Son autopsie révèle qu'il a été émasculé. Or il appartient à la secte des vieux croyants « qui aimaient mieux se laisser couper la main plutôt que renoncer au signe de croix avec deux doigts, celui qui atteste que le Saint-Esprit ne procède que du père ». Les raskolniks fanatiques allaient jusqu’à se mutiler le sexe. Le schisme, raskol en russe, des vieux-croyants ou vieux-ritualistes date de la réforme de l’église orthodoxe russe par le patriarche Nikon en 1653, qui visait à rapprocher les rites des diverses églises orthodoxes. Au concile de Moscou de 1666-1667, les vieux rites et les vieux textes furent anathématisés ainsi que leurs adeptes. Parmi les réformes imposées, celle du signe de la croix effectué avec trois doigts au lieu de deux va être la plus refusée par les vieux-croyants.

Les opposants, refusant ce qu’ils appellent une hérésie, se regroupent derrière l’archiprêtre Avvakoum. Le tsar appuie l’église dans la répression des vieux-croyants dont certains, comme leur chef et l’évêque Paul de Kolomna, sont mis à mort et brûlés. Les persécutions durèrent deux siècles, jusqu’au début du XXe. Beaucoup de vieux croyants s’enfuirent de l’Empire et se réfugièrent à l’étranger. D’autres s’enfoncèrent dans la taïga sibérienne et jusqu’en Alaska lors de sa conquête par les Russes à la fin du XVIIIe siècle. Certains n’hésitèrent pas à s’immoler dans des bûchers collectifs. En 1905, le tsar Nicolas II accorda la liberté religieuse aux vieux-croyants, dont l'Église prospéra jusqu’en 1917. Les vieux-croyants se sont eux-mêmes divisés entre ceux qui acceptaient une hiérarchie religieuse (les presbytériens) et ceux qui la refusaient, les non-presbytériens, prônant une opposition radicale à la société dominée par l’Antéchrist.

Dimitri ou Ivan devait appartenir à l'une de ces sectes radicales :

« Et puis il avait rencontré d’autres errants. Que de fiévreuses conversations. Son esprit exalté prenait appui sur ce qu’il apprenait. Il prit en haine les théories dénoncées par ses compagnons. Comment pouvait-on affirmer que la terre tournait autour du soleil, que de la nature venait tous les bienfaits, et qu’une vie autonome sans Dieu pouvait exister ? Il écouta et suivit ces stranniki qui prêchaient la pauvreté, l’humilité, la pénitence et la prière, guérisseurs et prophètes. Son exaltation grandissant, il jugea dès lors leur ferveur tiède et rejoignit les Khlysty. Il participa à leurs célébrations, étranges cérémonies dans des clairières de forêts perdues. De ces mystiques, il apprit que seul un ascétisme rigide favorisait l’union avec Dieu. Il en tira les dernières conséquences. Son corps fut l’autel de ses ultimes renoncements… Il s’abandonna à la contemplation, renonçant aux sens et activités de l’intelligence et aspirant à être conduit vers la divine obscurité qui dépasse toute existence. »

Pigneau de Béhaine (Pierre Joseph Georges)

Dès le premier roman de la série, il rencontre Nicolas aux concerts spirituels du Louvre. Originaire d’Origny-en-Thiérache, dans le diocèse de Laon, où il est né le 2 novembre 1741, il est alors séminariste aux Trente-Trois, mais son vœu le plus cher est de rejoindre les Missions étrangères pour diffuser les lumières de l’Évangile en Cochinchine où les chrétiens sont persécutés. Il partage avec Nicolas le plaisir de consommer les gâteaux de la pâtisserie Stohrer.

Pigneau quitta Paris pour rejoindre Hon-Dât le 9 septembre 1765. La lettre qu'il adresse à Nicolas dans Le Fantôme de la rue Royale résume fidèlement son histoire de 1765 à 1769. Cette lettre, où il raconte son emprisonnement par les Siamois, est du reste la copie de celle qu'il a réellement adressée à ses parents.

Il est nommé évêque d’Adran en 1771. Son sacre à São-Tomé, près de Madras, date de février 1774 ainsi que Louis XVI l'apprend à Nicolas dans le Crime de l’hôtel Saint-Florentin.

Tout en protégeant les missions de Cochinchine, il s’implique dans les luttes dynastiques qui opposent un prince d’Annam, Nguyễn Ánh, à des usurpateurs, les Tây Son. C'est ce qu'il apprend à Nicolas dans la lettre qu'il lui adresse en 1780, dans laquelle il se montre néanmoins inquiet pour la sécurité des chrétiens du Daï-Viet (cf. L'Honneur de Sartine).

Dans une lettre remise par le roi en juillet 1783, l’évêque d’Adran informe Nicolas de son action au Vietnam : « La menace des pirates Tay-Son continue à peser sur le royaume dont le roi, Gia-Long, est mon ami. »

Il promet l’aide de la France, revient à Versailles avec le prince héritier Nguyễn Phúc Cảnh, un enfant qu’il protège. Un traité est signé entre le roi Louis XVI et le Viêt Nam, mais ce traité n’est pas appliqué par les officiers de la marine présents à Pondichéry. L’évêque engage alors des mercenaires français pour construire une armée et une marine vietnamienne. Ce sont eux qui permettent la conquête de la dernière forteresse des usurpateurs, Qui Nho'n et l’unification de toutes les terres des Vietnamiens sous l’autorité de Nguyễn Ánh, devenu l’Empereur Gia Long.

Pigneau de Béhaine, mort de maladie avant la réussite de ses actions le 9 octobre 1799, a été enterré comme un mandarin dans un tombeau au centre de Saigon. En 1983, à la demande des autorités vietnamiennes, Jean-François Parot, alors consul à Saigon, a exhumé ses restes et, les ayant fait incinérer, a rapporté ses cendres en France, dont une partie se trouve à Paris dans l’immeuble des Missions étrangères et l’autre dans l’église de son village d’origine, Origny-en-Thiérache.

Pie VI

Dans L’Inconnu du Pont Notre-Dame, Nicolas part en ambassade à Rome de la mi- avril à la mi-mai 1786. Il y rencontre le pape Pie VI :

« Le pape, assis dans un grand fauteuil de brocart, ouvrit les bras d’un air bienveillant alors qu’ils approchaient. Bernis esquissa un agenouillement que Pie VI arrêta d’une main tendue afin que le prélat embrasse l’anneau du pêcheur. Nicolas s’agenouilla, baisa la mule du pape et présenta au pontife les plis du roi et de Madame Louise qui furent aussitôt ouverts et lus. Cette pause lui permit d’observer le pape. L’attention qu’il portait à sa lecture accentuait encore la sévérité d’une expression qu’on pouvait juger, au premier abord, empreinte de bienveillance, mais que démentait la ligne mince des lèvres. Un grand aristocrate, un souverain, tout empli de sa charge, tel il apparaissait. Aucune émotion n’agita Nicolas devant le pontife. »

Giannangelo ou Giovanni Angelico, comte Braschi, naquit le 25 décembre 1717 à Cesena (Romagne) dans une famille noble. Elève des Jésuites, il était spécialisé en droit civil et en droit canon. Secrétaire du cardinal Tommasso Ruffo, légat pontifical à Ferrare, il rejoint Rome en 1740, au moment du conclave. À 23 ans, il commence une carrière qui le conduira au pontificat. Il tisse de multiples liens dans ses fonctions d’administrateur de diocèses et de diplomate. En 1753, à la mort du cardinal Tommaso Ruffo, il devient secrétaire particulier du pape Benoît XIV. Il est ordonné prêtre en 1758.

En 1766, en tant que trésorier de la Chambre apostolique, il maîtrise les finances des États pontificaux.En avril 1773, il est élevé à la dignité de cardinal-prêtre par le pape Clément XIV. À la mort de ce dernier, le conclave, avec l’appui français, l’élit pape sous le nom de Pie VI. Il fut consacré évêque et couronné simultanément le 22 février 1775.

Pie VI fait savoir le 9 juillet 1790 à Louis XVI qu'il s'oppose au projet de constitution civile du clergé. En 1798, les troupes françaises occupent Rome et la République romaine est proclamée. Le pape n’a plus de pouvoir temporel et est en fait prisonnier et doit suivre la retraite de l’armée du Directoire. Malade, âgé, il meurt à Valence (Drôme) le 29 août 1799.

Pindron (Marguerite)

Marguerite Pindron, victime d'un mariage arrangé avec un jardinier de Popincourt un peu borné dont les parents ne rêvent que du fumier frais qu’elle apportera en dot pour amender leurs terres, fuit son fiancé – Anselme Vitry – et sa famille pour se fondre dans la capitale. Son père, au désespoir, la déshérite et meurt peu après. Quant à sa mère, elle vend sa ferme pour se réfugier dans sa Bourgogne natale, où elle subsiste grâce à la pension que lui alloue celui qui a acheté ses biens. À Paris, Marguerite Pindron trouve asile dans les multiples cachettes qu'offrent les quais de la Seine. Sachant lire et écrire, elle tente de gagner sa vie comme écrivain public jusqu'à ce qu'Eudes Duchamplan la découvre, fasse d'elle sa maîtresse et l'introduise comme femme de chambre dans l'hôtel du duc de La Vrillière, où elle est astreinte aux fonctions les plus ingrates. Poursuivie par Jean Missery, elle devient sa maîtresse sur les instances d'Eudes qui, en parfait proxénète, lui fait très souvent « de petits emprunts sur ses gages » et l'entraîne dans les soirées qu'il organise. En octobre 1774, elle est découverte assassinée dans la rôtisserie de l'hôtel Saint-Florentin. On peut penser qu'elle l'a été à la fois pour qu'elle ne révèle rien des soirées licencieuses dans lesquelles Eudes l'a entraînée et pour empêcher le maître d'hôtel, qui est réellement amoureux d'elle, de dilapider en un second mariage la fortune de feue Mme Missery, dont il a l'usufruit.

Polignac (Mme de)

Yolande Martine Gabrielle de Polastron est une aristocrate occitane originaire du sud de Tolosa (Toulouse). Née à Paris en septembre 1749, elle est la fille de Jean François Gabriel, comte de Polastron et de sa première épouse Jeanne Charlotte Hérault, qui mourut alors que Yolande n’avait que sept ans.

En 1767, elle épousa le comte Jules de Polignac, militaire dans le régiment du Royal-Dragon et issu d’une vieille famille du Velay occitan. Quoique plus âgée que Marie-Antoinette, elle noua, dès leur rencontre en 1775, une véritable amitié avec la jeune reine. Elle fut sa confidente et participa aux multiples activités ludiques du clan de la reine. Des rumeurs coururent du reste quant à leurs relations.

Mme de Polignac profita sur le plan financier de cette proximité avec Marie-Antoinette, faisant sa fortune et celle du clan Polignac. L’Honneur de Sartine souligne les exigences de ce dernier en 1780, ainsi que des tentatives de Necker pour réduire les dépenses de la reine :

« Cette tentative de contrôle insupporta aussitôt et suscita de véhémentes clameurs. Ainsi les Polignac, la favorite Mme Jules et son amant M. de Vaudreuil, sa belle-sœur la comtesse Diane, les Guines, le comte d’Adhémar et Artois, frère du roi, continuaient à exiger. [...] Ainsi la petite Mlle de Polignac [Aglaé] venait d’être gratifiée d’un don de huit cent mille livres et le comte de Vaudreuil, amant de Mme Jules de Polignac, d’une pension de trente mille livres. En apparence Necker s’y était opposé, Maurepas, pour complaire à la reine, l’aurait contraint à capituler. »

La duchesse de Polignac
par Élisabeth Vigée-Lebrun (1783)

En 1780, Mme de Polignac obtint pour son mari le titre de duc et, en 1782, elle devint la gouvernante des enfants royaux. Deux ans auparavant, en mai 1780, elle avait donné naissance à un fils, Jules Auguste Armand Marie de Polignac. Pour assister Mme de Polignac pendant l'accouchement, la reine quitta Versailles pour le château de la Muette, plus proche de l’hôtel de son amie, rue de l’Université. Dans L’Honneur de Sartine, la reine demande la présence au château de Louis, pourtant nommé lieutenant dans le régiment du comte de Provence.

Le roman L’Année du volcan décrit l’atmosphère qui entoure la reine à Trianon :

« Autour de la duchesse Jules de Polignac, douce et fidèle amie de la reine, s’agrégeaient, faisant fond et boutique de son influence, tous ceux qui estimaient que l’accès à Trianon les mènerait à la fortune, aux places, aux honneurs et au pouvoir avec tout ce qu’il autorise. »

Cette atmosphère contribue beaucoup à l’hostilité du peuple envers Marie-Antoinette :

« Tout ce qui comptait dans le royaume savait que bien des décisions, nombre de nominations, des pensions, services et prébendes, prenaient naissance dans le cercle restreint des Polignac. Marie-Antoinette n’apparaissait plus comme la reine de tous ses sujets, mais comme un pantin couronné animé par un groupe de voraces. »

Émigrée à la Révolution, Yolande de Polignac mourut en décembre 1793, à Vienne, en Autriche.

Pompadour (Madame de)

Nicolas la rencontre pour la première fois à Versailles, en avril 1761, à la fin du premier roman :

« Il fut étonné par l’espèce d’habit enveloppant, fermé jusqu’au cou, dont elle était vêtue. Les manches pendaient jusqu’aux poignets et cachaient les mains. Il se souvint de méchants propos entendus et selon lesquels ce vêtement était celui d’une dame peu réputée pour la beauté de ses mains et l’agrément de sa gorge. La chevelure cendrée était à demi enveloppée dans un capuchon qui tenait au mantelet de la robe. [...] Le visage, qui conservait son ovale parfait et ses yeux bleus bien fendus, parut cependant trop couvert de rouge au goût de Nicolas. » (L'Énigme des Blancs-Manteaux)

Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, est alors proche de la mort. Née le 29 décembre 1721, elle a trente-neuf ans lors de cette rencontre fictive avec le policier et il ne lui reste que trois ans à vivre. Présente à la cour aux côtés du roi, elle lui semble dissimuler une profonde souffrance. Lors de leur deuxième entrevue, en novembre 1761, dans le château de Choisy, elle lui paraît du reste très lasse des fatigues de la cour et des attaques dont elle est l’objet.

Née dans la bourgeoisie parisienne, elle a reçu une bonne éducation. À vingt ans, elle épouse le neveu d’un riche fermier général, Charles-Guillaume Le Normant d’Étiolles, dont elle a une fille, Alexandrine, qui meurt à l'âge de neuf ans, en 1753.  Connue pour son esprit et ses salons, elle rencontre Louis XV lors d’une chasse dans la forêt de Sénart en 1745. On ne sait pas vraiment si la rencontre fut fortuite ou arrangée mais, dès le mois de février, elle devient la favorite et obtient un appartement à Versailles, à proximité des appartements royaux. En juillet de la même année, le roi lui offre le domaine de Pompadour en Limousin et le titre de marquise.

En 1752, elle cesse d’être la maîtresse du roi mais joue toujours, auprès de lui, un rôle d’amie et de conseillère. Pour conserver son influence, elle va jusqu'à organiser elle-même les plaisirs du roi. De ce fait, elle joue un rôle politique non négligeable, orientant la diplomatie du régime. Riche, elle fait par ailleurs figure de mécène, protégeant les philosophes et l’Encyclopédie au grand dam des dévots qui veulent sa perte. Férue d’architecture, elle donne des conseils pour la construction de la place Louis XV et du petit Trianon.

Son intimité avec le roi lui a permis d’acquérir plusieurs domaines, en dehors de Choisy et de Pompadour : en particulier le château de Menars dans le Loir-et-Cher actuel et le château de Bellevue à Meudon. L’hôtel d’Évreux sur les Champs Élysées, connu actuellement comme le Palais de l’Élysée, lui a aussi été offert par le roi. 

Elle meurt d’une congestion pulmonaire dans les froids appartements de Versailles le 15 avril 1764 : elle n’avait que quarante-deux ans. Si, faisant une entorse à l'étiquette, le roi lui a accordé le privilège de terminer ses jours à Versailles, il n'assista cependant pas à ses funérailles. Selon le duc de Croÿ, regardant le convoi funèbre de sa fenêtre, il aurait dit : « Voilà les seuls devoirs que j’aie pu lui rendre ! … Une amie de vingt ans ! » Sartine, dans Le Fantôme de la rue Royale, rappelle ces propos.

Poyanne (Marquis de)

Charles Léonard de Baylenx, marquis de Poyanne, est né en 1718 dans une famille de la vieille noblesse occitane de Guyenne, dont les membres étaient héréditairement gouverneurs de Dax, de Navarrenx et de Saint-Sever. Plusieurs d'entre eux ont été lieutenants-généraux du roi en Navarre et Béarn et Louis XIV accorda le titre de marquis à la famille, qui n’avait jusque là que celui de baron.

Orphelin à sept ans, Charles Léonard de Baylenx fut élevé à Paris dans l’hôtel que la famille possédait dans la paroisse Saint-Sulpice. Il entra à quinze ans – en 1733 – dans une compagnie de mousquetaires noirs, comme beaucoup de nobles gascons. En mars 1734, il acheta un brevet de capitaine au régiment de cavalerie du Royal-Étranger. L’année suivante, il achetait une charge d’officier des gendarmes de la Garde, compagnie qui ne recevait que des nobles. En 1741, alors qu’il n’avait que vingt-trois ans, il fut nommé maître de camp, lieutenant colonel du régiment de Bretagne‑cavalerie.  La guerre de Succession d’Autriche avait commencé depuis un an et l'Électeur Charles‑Albert de Bavière avait envahi la Bohême avec l’aide des troupes françaises. Poyanne rejoignit son régiment sur les champs de bataille de Bohême. L’Autriche reconquit la Bohême à la fin de l’année 1742 et les batailles se déplacèrent sur le Rhin et le Main, face aux anglo-hollandais.

         École française du XVIIIe siècle

Après la victoire de Fontenoy en 1745, l’armée française s’empara des Pays-Bas (1746) et des Provinces-Unies l’année suivante. La paix d’Aix-la-Chapelle mit fin à la guerre en 1748.  Poyanne, termina la guerre en tant que maréchal de camp. L’année suivante, il vendit son brevet de lieutenant colonel du Bretagne‑cavalerie.

En 1754, Louis XV le nomma Inspecteur général de la cavalerie et des dragons. Pendant la guerre de Sept-ans (1756-1763), il se battit en Allemagne, notamment sous les ordres du général Chevert, général dont les soldats de la série ont conservé un souvenir ému, et sous ceux du Maréchal de Richelieu, personnage bien connu de Nicolas. Aussi, lorsque Louis de Ranreuil obtient en 1780 un brevet de lieutenant dans le régiment des carabiniers commandé par le marquis de Poyanne, c'est à Richelieu que Nicolas s'adresse tout naturellement pour obtenir des renseignements sur le marquis :

« — Poyanne ? C'est un Gascon et c'est tout dire ! Il a d'ailleurs servi sous mes ordres en Allemagne. Avec votre père, qui plus est. L'animal venait de concourir à la conquête du Hanovre. Ah, belle carrière, certes ! L'homme est courageux et a été continûment employé. Nous faisions partie de la petite bande autour de la Pompadour. Reste, de vous à moi, que je suis d'accord avec d'Argenson qui le réputait médiocre et insolent comme un laquais. Je l'ai toujours jugé suffisant, téméraire et impérieux avec ses gens. Aujourd'hui il est bien affaissé et malade...
Le duc de Richelieu redressa la tête d'un air vainqueur.
— ... quoique mon cadet de vingt-deux ans ! » (L’Honneur de Sartine)

À quarante ans, en 1758, le marquis de Poyanne devint lieutenant général des armées royales, le plus haut grade de l’armée. En juin 1758, il prit le commandement du régiment des carabiniers du comte de Provence, le régiment dans lequel est nommé Louis de Ranreuil. Il continua de se battre sur le Rhin face aux troupes prussiennes, sous le commandement du prince de Condé et du maréchal de Broglie et accumula les exploits et les blessures. Il fut fait par le roi chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit en 1767. Il commanda le régiment des carabiniers jusqu’à sa mort en 1781.

Présidente (la)

Prostituée du Dauphin Couronné et amie de la Satin, elle rencontre Nicolas à Londres lors de sa première mission en 1774 et l’informe de l’existence de Louis, son fils, qu’Antoinette a cachée (cf. L'Affaire Nicolas Le Floch). Revenue à Paris, elle est chargée en 1775 de la direction du Dauphin couronné mais, peu satisfaite, la Paulet lui ôte cette fonction. On apprend dans L'Année du volcan qu'elle a disparu en emportant l'argent de la Paulet :

« Elle n’a point fait fortune chez le Godon, elle est revenue Faubourg Saint-Marcel et c’te bagasse, pour gagner son quignon, courait les remparts, fosse à purin des rouliers et des porte-faix. [...] Elle est venue crier famine. J’ai trop de cœur, ça me perdra. Vu son état, j’pouvions point la mettre aux enchères. Elle aurait fait fuir la pratique. Je l’ai engagée comme gardienne et portière. Vois-tu, j’avais confiance en elle. Et sais-tu ce qu’elle m’a agonie ? Un jour elle a disparu avec ma cassette. Elle connaissait, hélas, tous mes secrets ! »

Dans ce roman, Nicolas la retrouve d'ailleurs, encore à Londres, vieillie et complètement « ravagée » :

« Elle le fixait l’air atone, sa bouche ouverte laissant échapper un filet de sanie. Un lichen noirâtre lui défigurait une partie du visage. »

En juillet 1783, elle est tuée par les agents de Sartine chargés de protéger Nicolas à Londres.

Provence (Comte de)

Frère du roi Louis XVI, Louis-Stanislas-Xavier, Monsieur, est né à Versailles le 16 novembre 1755. En l’absence d’héritier mâle de son frère, il reste l’héritier du trône jusqu'au 22 octobre 1781. Aussi est-il secrètement affecté par la seconde grossesse de Marie-Antoinette :

Je ne dirai point que je vis avec plaisir cette augmentation dans la famille royale ; mais je fus surtout piqué de l'air curieux avec lequel chaque courtisan épiait le mécontentement qu'il me supposait, dans mes regards, dans mes moindres gestes. La reine ne me déguisa point sa joie, ainsi qu'à la comtesse de Provence. (Mémoires de Louis XVIII)

Il accueille la Révolution sans opposition, au contraire de son frère, le comte d’Artois, qui est parmi les premiers à émigrer le 16 juillet 1789. Mais discrédité par son rôle dans la tentative d’enlèvement du roi par Thomas de Mahy de Favras en 1790, il se rend compte qu’il n’est pas plus populaire que son frère. Il émigre en juin 1791 et réussit à rejoindre les Pays-Bas autrichiens et l’Allemagne.

La mort de son frère en janvier 1793 et celle de son neveu en juin 1795 lui permettent l'accès au trône sous le nom de Louis XVIII. Mais c’est un roi en exil qui fuit devant les armées françaises triomphantes. En 1807, il se réfugie en Angleterre. Il ne revient en France qu’après la défaite de Napoléon en 1814, escorté par les armées étrangères. Il doit encore fuir pendant les Cent-jours. Après Waterloo, il règne sur la France, en essayant de ne pas trop heurter une opinion qui a vécu la Révolution. Il est malade, obèse, atteint de la goutte comme M. de Noblecourt, et ne se déplace que porté dans un fauteuil. Il meurt à Paris le 16 septembre 1824, sans héritier direct.

Il apparaît dans Le Noyé du Grand Canal, où il est, semble-t-il, intéressé par un bijou volé à la reine, ce qui lui permettrait de la dénigrer encore plus.