Naganda

Indien du Québec, Naganda est le serviteur et l’amant d’Élodie Galaine. Son père, chef et chaman d’une tribu micmac, guide de Claude Galaine, a été tué par les Anglais. Naganda n'était alors qu'un enfant de douze ans, dont Claude Galaine s'est occupé, prenant à sa charge les frais de son éducation chez les Jésuites. C'est pourquoi Naganda parle le français à la perfection, connaît les auteurs classiques, qu'il cite aussi bien que Nicolas, et peut aussi s’exprimer en latin. Trois ans plus tard, Claude Galaine décida de revenir en France avec sa famille et le jeune Indien. Portant dans ses bras la petite Élodie, alors âgée de quelques mois, Naganda put la soustraire au danger quand les Anglais les attaquèrent. De retour à Québec, il la confia aux Ursulines et travailla pendant dix-sept ans afin de la ramener en France où il pensait retrouver ses parents vivants. Lorsqu'il frappe à la porte des Deux Castors, il est mal reçu par les Galaine, dont il effraie les domestiques.

Amoureux l'un de l'autre, Élodie et Naganda avaient décidé de se marier. Aussi, en butte à l'hostilité de la famille Galaine préparaient-ils, avant l'assassinat d'Élodie, un retour vers la Nouvelle-France. Cependant, la jeune fille avait caché à Naganda qu'elle attendait un enfant de lui. Soupçonné dans l'enquête sur le meurtre d'Élodie et celui de leur enfant, il est innocenté par Nicolas.

En août 1770, ayant reçu une formation d’agent secret, il décide de repartir vers sa terre natale, devenue le Québec, où, succédant à son père comme chef des Micmacs, il fait office d'agent double chargé d'espionner les Anglais pour le compte du roi de France. Au printemps 1774, Nicolas le retrouve à Versailles, vêtu d'un uniforme d’officier français car il est venu faire au roi un rapport sur les Indiens fidèles à la France et sur les colons anglais d’Amérique qui s’agitent. Le 12 mai, il assiste dans la basilique de Saint-Denis à l’inhumation de Louis XV (L'Affaire Nicolas Le Floch). En mai 1775, à la demande de Louis XVI qu'il fascine par ses récits, il revient en France pour le sacre, ce qui lui donne l'occasion de sauver Nicolas de la morsure d’un cobra. Prenant le temps de se promener avec son ami, Nicolas apprend que Naganda s'est marié et qu'il a eu un fils. Cinq ans après sa première visite, son apparence étonne toujours autant les Parisiens, si bien que Louise Élisabeth Vigée – qui n'a pas encore épousé Jean-Baptiste-Pierre Le Brun – le remarque et fait son portrait (Le Sang des farines).

Naganda est appelé à devenir un personnage récurrent dans la série. Il est mentionné dans Le Cadavre anglais en raison des rapports qu'il envoie en 1777 au roi de France sur l'attitude hostile de Benjamin Franklin à l'égard des Français. En 1780, c'est en chair et en os que Nicolas le retrouve dans le cabinet particulier du roi. Dans L'Honneur de Sartine, il rend compte des mouvements de l'ennemi en Nouvelle-Angleterre, ce qui conduit Louis XVI à émettre le souhait qu'on lui enseigne les conventions de la cartographie, afin que ces rapports soient encore plus efficients.

Necker

Nicolas rencontre Necker dans L’Honneur de Sartine. Convoqué par le Directeur des finances, il se rend le 7 juin 1780 à l’hôtel de Lionne-Pontchartrain :

« Son entrée dans l’antichambre du ministre ne passa pas inaperçue de la foule des solliciteurs qui, placets à la main, espéraient son audience. [...] M. Necker, debout derrière son bureau, l’accueillit avec une expression plus bonasse que bienveillante. Il parut à Nicolas grand et lourd avec un visage à la physionomie singulière qu’accentuait sa coiffure composée d’un toupet fort relevé et de deux grosses boucles dressées vers le haut. Il semblait qu’une gravité concentrée cherchât à en imposer, impression que redoublait un port de tête peu naturel qui se haussait comme pour prendre de la hauteur et dominer. Tout cela ne tenait pas de l’insolence polie d’un ministre homme de cour, mais plutôt d’une certaine morgue ministérielle. »

Necker a convoqué Nicolas pour le charger d’une enquête sur les prisons et cherche à obtenir son appui – en vain – contre Sartine, à qui il reproche des dépenses excessives. 

Jacques Necker est né à Genève le 30 septembre 1732.

Il construisit sa fortune en tant que banquier. Simple commis dans une banque suisse à Paris, la banque Thelusson et Vernet, il s’avéra indispensable et en 1756, il devint l'associé des deux banquiers. En 1762, le départ d’Isaac Vernet permit à Necker d’acquérir la moitié de la banque. Il fit rapidement fortune en prêtant au Trésor royal et en spéculant sur les fonds anglais. Choiseul remarqua ce banquier à qui tout semble réussir. Necker investit dans la Compagnie des Indes qu’il redressa avant sa dissolution en 1770. Il songea aussi un moment à se lancer dans la politique : il fut en 1768 ambassadeur de la République de Genève à Paris. En 1772, sa fortune étant faite, il céda ses affaires à son frère et se retira dans son château de Saint-Cloud.

Entretemps, Necker s'était marié avec Suzanne Curchod, dont Richelieu tourne le nom en dérision dans L'Honneur de Sartine, le transformant en Culchaud. De ce mariage était née en 1766 une fille, Germaine, qui deviendra Mme de Staël.

Necker publia aussi plusieurs essais sur les réformes économiques qu'il jugeait nécessaires dans le royaume : en particulier, en 1773, un Éloge de Colbert d’autant plus remarqué qu’il y vantait le dirigisme économique dans une période où le libéralisme était la doctrine officielle du contrôleur général des finances Turgot. Il connaissait peu l’histoire et l’organisation du royaume ; il était de plus étranger et protestant. En dépit de cela, il eut le soutien de M. de Maurepas. La popularité de ses idées, en particulier celle du refus de la liberté du commerce des grains au moment de la guerre des farines en 1775, firent de lui un possible ministre des Finances. En 1776, Turgot fut remercié par Louis XVI, qui nomma Necker directeur du Trésor royal puis directeur des Finances. Celui-ci tenta de réduire les dépenses et de réformer l’administration royale en supprimant des officiers, remplacés par des fonctionnaires. Il réduisit également le pouvoir des fermiers généraux en limitant les impôts qu’ils recouvraient. Il œuvra pour une modernisation et une humanisation de la monarchie. Ce fut le cas par exemple dans les prisons ou les hôpitaux :

Depuis longtemps on s'indignait de l'insalubrité des prisons, et du sort des prisonniers qui, simplement accusés, étaient traités comme des coupables ; et l'indignation publique avait de l'influence sur le gouvernement de certains ministres. Le ministre Necker engagea Louis XVI à supprimer les prisons du For-l'Évêque et du petit Châtelet ; et une ordonnance du roi, du 30 août 1780, porte que les prisonniers seront transférés dans l'hôtel de la Force, dont le vaste emplacement promettait plus de salubrité aux détenus, et facilitait les moyens d'établir entre eux des séparations et distinctions nécessaires. Le For-l'Évêque était situé, rue Saint-Germain-L’auxerrois, dans l'emplacement de la maison numérotée 65. On fit disposer l'hôtel de la Force, près de la rue Saint-Antoine, pour remplacer ces deux prisons ; il fut divisé en huit cours. On était fort émerveillé de voir s'établir des prisons spacieuses ; et le sieur de Caraccioli fit à ce sujet une pièce de vers, où il manifeste son ravissement pour cette nouveauté. Alors seulement on renonça aux cachots du grand Châtelet, et les criminels furent renfermés dans des prisons moins meurtrières. ( Jacques-Antoine Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris, 1re éd. 1821-1822, Paris, Guillaume, 1829, tome VIII, p. 432-433)

En 1780, dans L'Honneur de Sartine, lorsque sont évoquées, à la table de M. de Noblecourt, la disparition prochaine de Fort-l'Évêque et la suppression des cachots souterrains, Nicolas dit que « c'est un souci d'humanité qu'il partage et qui honore M. Necker ».

Necker réduisit le train de vie de la royauté et contrôla mieux les pensions et les dépenses des ministères : c’est dans ce cadre-là qu’il demanda le départ de Sartine. Il finança la guerre contre l’Angleterre par l’emprunt sans augmentation des impôts, créant ainsi la dette qui entraînera la chute de l’Ancien régime. Le 19 mai 1781, lâché par Maurepas, il démissionna devant la multiplication des critiques, celles des fermiers généraux, celles des parlementaires et enfin celles des grands seigneurs. Les Parisiens, consternés, se pressèrent devant les grilles de son château.

Il voyaga en France et en Suisse et publia en 1784, les trois volumes De l’Administration des finances.

En 1788, le roi fit de nouveau appel à lui et le nomma ministre d’État et membre du Conseil du roi. Il rappela le Parlement de Paris que le roi avait exilé, avança la convocation des États-Généraux qui devaient trouver une solution à la crise des finances royales et fit accepter le doublement de la répresentation du tiers-état, ce qui augmenta sa popularité. Par des mesures protectionnistes et des achats de blé à l’étranger, il tenta de résoudre la crise frumentaire du printemps 1789. Le 11 juillet 1789, il fut renvoyé par le roi qui ne voulait pas entendre ses appels à négocier avec les États-Généraux devenus Assemblée Nationale. Le soulèvement parisien est une conséquence du renvoi de ce ministre populaire.

Il fut rappelé dès le 16 juillet, après la prise de la Bastille, avec le titre de Premier ministre des finances. Impuissant face aux dérives de l’Assemblée qui émettait les assignats, il démissionna le 3 septembre 1790 et se retira dans son château de Coppet, dans le canton de Vaud, où il mourut le 9 avril 1804.

Un point est à souligner, sa richesse a diminué dans la période où il fut ministre, et non le contraire.

Noblecourt (Aimé de)

Dès le premier roman, L’Énigme des Blancs-Manteaux, l'ancien magistrat est chargé par le commissaire Lardin d’apprendre, deux heures par jour, le droit à Nicolas Le Floch. Né en 1694 si on se réfère au premier roman où il se dit contemporain de Voltaire, vers 1700 si l'on se réfère à L'Affaire Nicolas Le Floch où il dit avoir dix ans de plus que Louis XV ou au Noyé du Grand Canal où il avoue avoir commencé ses humanités au collège Louis-Le-Grand alors que le philosophe était en rhétorique, il est présenté en 1760 comme un « petit vieillard bienveillant ». Amateur d’échecs, il joue aussi très bien de la flûte traversière. Mélomane, c'est lui qui conseille à Nicolas d'assister à des concerts, ce qui donne à ce dernier l'occasion de nouer une amitié durable avec Pierre Pigneau. Ancien procureur au Parlement, M. de Noblecourt est veuf et sans enfant. Aussi accueille-t-il avec un immense plaisir Nicolas, contraint d'abandonner la demeure du commissaire Lardin, liée à un crime. Le vieux magistrat vit avec son bichon, nommé Cyrus, dans un immeuble de la rue Montmartre, près de l’église Saint-Eustache. Il n’utilise que les étages nobles, louant le rez-de-chaussée et l'entresol à un boulanger. Peu à peu, il aménage le dernier étage en véritable appartement pour Nicolas et son fils. Sa gouvernante Marion et un vieux laquais, nommé Poitevin, veillent sur son confort et sa santé.

Il est issu d’une famille de noblesse de robe, noblesse obtenue par l’achat d’une charge : ses ancêtres étaient en effet des maîtres mouleurs de cire. Ayant fréquenté le collège Louis-le-Grand en même temps que Voltaire, il manifeste une profonde amitié pour le philosophe. Jeune, il a fait comme les aristocrates anglais le "Grand Tour" en Europe : en 1720, il est à Naples et assiste aux débuts du castrat Farinelli dans l’opéra Angelica de Porpora. En 1726, il effectue un second voyage en Italie, à Milan, où il revoit le castrat. Il fut également libertin, lorsqu'il était dans l’entourage du régent.

Fin gourmet et très gourmand, il est parfois atteint de crises de goutte qui l’obligent à une diète sévère, un vrai supplice pour lui. Il suit les préceptes du médecin de Genève, Tronchin, effectuant des marches quotidiennes. C'est un homme des Lumières : ouvert, il reçoit à sa table Naganda, l'Indien, et Sanson, le bourreau. Quoique voltairien, il est marguiller de la fabrique de la paroisse Saint-Eustache et à la fin de sa vie, il étudie la philosophie taoïste.

Il est souvent le confident de Nicolas. Il l’aide dans ses enquêtes, lui fournissant des informations ou l'aidant à démêler la logique des faits, mais il l'aide aussi dans le cours de sa vie privée, lui ouvrant les yeux sur l'attitude généreuse d'Antoinette ou le conseillant dans l'éducation de Louis.

En 1782, dans L'Enquête russe, Noblecourt vieillit :

« Seul signe de cette évolution, les instants de rêverie et de silence, inhabituels chez un être de nature volubile et diserte, se multipliaient et prolongeaient ses méditations éveillées. »

Il passe beaucoup de temps dans la lecture du Mercure de France pour résoudre les énigmes et les logogriphes soumis aux lecteurs.

Ses jours sont paisibles, entourés des attentions de ses amis et des domestiques. Son seul regret est la mort du docteur Tronchin en 1781 : ce docteur fut aussi celui de Voltaire. Noblecourt est désormais soigné par Semacgus et le docteur de Gévigland. Il est maintenant marguillier honoraire de Saint-Eustache où il suit la grand’messe au premier rang, parfois accompagné par Nicolas mais il se rend aussi certains soirs « à des rendez-vous mystérieux ».

Il est parfois triste lorsqu'il considère ses livres, dont la mort le séparera un jour :

« Ils seront toujours là quand nous n’y serons plus. Jadis je les acquérais avec le sentiment, non seulement d’une possession, mais encore d’une assurance contre la mort. Aujourd’hui mon amour pour eux n’a pas varié, mais j’éprouve chaque jour davantage la vanité de cet attachement et l’inanité de cette sauvegarde. Comme une poignée de sable tout soudain s’échappe de ma main. Tant d’ardeur consacrée à la vie, alors qu’au bout du compte on s’interroge si l’on n’a pas perdu sa peine ! »

Cette tristesse est souvent le prélude à une crise de goutte.

Dans L’Année du volcan, Nicolas le suspecte d’appartenir à l’une des loges maçonniques qui se multiplient : « Janus à deux faces, Noblecourt épousait alors son siècle. » Son caractère est cependant de plus en plus influencé par l'âge :

« Depuis quelques mois le caractère jovial et ironique du vieil homme semblait s’assombrir. Était-ce des soucis de santé ou encore l’avancée dans un âge où peu à peu l’inéluctable s’imposait ? [Nicolas] ne pouvait que constater les effets de cette dérive et s’attachait, avec les proches du magistrat, à en divertir les conséquences. »

En 1784, dans La Pyramide de glace, si Noblecourt se plaint de la rigueur des hivers (en particulier de celui de 1783-84), son état d’esprit a beaucoup changé et il fait preuve d’hédonisme et d’ouverture sur les nouveautés :

« J’en ai pris mon parti. Je ne me soucie plus de ce qui adviendra et entends profiter du reste de ma vie. Depuis quelque temps, j’ai changé de pratiques. Je pleurais sur mes livres, mes objets, mon cabinet de curiosités et sur la nécessité, mes amis, de vous quitter un jour… Désormais foin des regrets et des craintes. Je jouirai du passé, du présent, sans redouter l’avenir. J’existerai enfin jusqu’au bout. J’acquiers derechef livres rares et objets comme si j’avais vingt ans. Ils vivront après moi rappelant ma mémoire, et ceux qui les verront encenseront ma gloire. »

Nicolas confirme ce rajeunissement de Noblecourt et parle aussi de son enthousiasme pour le compositeur Grétry après la représentation de La caravane du Caire en janvier 1784. Le changement est peut-être dû au fait que M. de Noblecourt souffre beaucoup moins de la goutte, ses crises ayant cédé à la suite d’un régime sévère imposé par Semacgus et contrôlé par les domestiques.

Dans L’Inconnu du Pont Notre-Dame, après avoir assisté à la fin du procès, devant la Parlement, de l’Affaire du collier, M. de Noblecourt, excité, est victime d’un malaise le 1er juin 1786 : « Il avait perdu connaissance et le médecin appelé avait craint un moment un accès de goutte remontée au cœur. » Le docteur Gévigland, bien vieilli et presque aveugle, se veut rassurant : « Il semble que notre ami ait présumé de ses forces. C’était folie par ce temps chaud et orageux de courir la ville et se mêler à une foule énervée. Et que dire des émotions et de l’excitation de la séance du Parlement. » Le lendemain, Noblecourt se porte mieux mais le médecin prescrit « une diète rigoureuse et un repos absolu dans la pénombre de sa chambre et, surtout, aucun souci qui le puisse agiter ». Il se remet peu à peu mais garde des trous de mémoire pendant plusieurs semaines.