Kempelen et le Turc joueur d’échecs


Autoportrait de Kempelen
L’inventeur de l’automate qui a défrayé la chronique à la fin du siècle est Johann Wolfgang von Kempelen, né en janvier 1734 à Bratislava dans l’Empire autrichien. Il présente son Turc joueur d'échecs à la cour de Vienne en 1770 puis, à la demande de l’Empereur, à la cour de Saint-Pétersbourg en 1781. Par la suite, il le promène dans l’Europe entière, en particulier en 1783 à Paris. L’automate contient en fait un homme, mais la supercherie ne sera connue qu’en 1820. Cependant, à des fins romanesques, c'est à la demande de la reine que Nicolas découvre le secret en 1783, dans L’Année du volcan. Comme l’indique le roman, le Turc n’est pas invincible :

« Il joue très bien, mais ne gagne pas toujours. Bernard, l’avocat, l’un des plus forts joueurs après Philidor, s’est affronté au turc en présence du maréchal de Biron et d’une noble assemblée. Il l’a franchement emporté tout en convenant que son adversaire avait déployé de grandes et estimables ressources. »

Le mécanisme apparent et bruyant, ainsi que l’éclairage sont là pour renforcer l’illusion et masquer la cachette d’un opérateur qui joue avec des pièces aimantées :

« À chaque coup joué correspond un bruit sourd de rouages suivi de cliquetis, semblable à celui d’une pendule à répétition. Et plus étonnant encore, à chaque coup le Turc remue la tête et semble parcourir tout l’échiquier. Échec à la reine ? Deux inclinaisons de la tête. Échec au roi ? Trois inclinaisons. L’adversaire fait-il une fausse marche, que l’automate branle le chef, l’air critique… »

Avec l’aide de Pluton, Nicolas découvre le subterfuge :

« Il appuya sur le mécanisme mais d’un seul côté ; l’ensemble se mit à pivoter autour d’un axe central. Nicolas monta dans la caisse, s’effaça, disparut dans l’ombre et la machine réapparut aux yeux stupéfaits de Semacgus. Puis la partie droite derrière laquelle se trouvait Nicolas s’enfonça à nouveau, la partie gauche s’ouvrit et le fit apparaître triomphant tenant en sa main une petite assiette empli des restes d’une saucisse que Pluton s’empressa de happer au passage. »

Kempelen montre son automate à travers l’Europe. Après sa mort, le 26 mars 1804 à Vienne, le Turc continue de voyager et traverse l’Atlantique pour être montré en Amérique. Donné au musée Peale de Philadelphie, il est détruit, à l’exception de l’échiquier, dans un incendie qui touche le théâtre national en juillet 1864.

Kesseoren (Princesse de)

La "princesse" est décrite comme « grande, bien en chair, la trentaine passée » et portant perruque. Elle laisse en gage à la Tison un bijou, « une broche à portrait orné de diamants et de rubis entourant le portrait d’une dame en habit de cour. Un E majuscule, surmonté d’une couronne, étincelait de tous ses brillants. » Ce portrait est une distinction impériale accordée par l’Impératrice, ce qui explique l’E de Catherine, en russe Ekaterina.

La princesse est connue sous d’autres noms : Dabout-Spada, comtesse de Brienne et de Bruth. En utilisant le nom du marquis de Vérac, l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, elle a escroqué le marquis de Richemont de plus de quarante mille livres et M. Böehmer, le joaillier de la couronne, d’une fausse broche à portrait qu’il lui a achetée.

Dans L’Enquête russe, elle s’introduit dans l’Hôtel de Lévi sous l’aspect d’une marchande de rubans accompagnée par deux forts gaillards. Ce sont deux des passagers du paquebot L’Artois arrivés avec elle à Calais, : M. Schultz, marchand de peaux, et Golikoff, négociant en eaux de vie.

La dame est en réalité un agent secret au service de Catherine II, dont elle a un ordre signé de sa main. À son arrestation, elle blesse Bourdeau et se présente habillée avec des vêtements masculins. « Nicolas comprend pourquoi elle a si longtemps échappé aux recherches de la police ; dans un placard est empilée une collection complète de tenues disparates, de chapeaux, de perruques et de postiches. » Elle est chargée d’approcher le comte de Rovski, favori disgracié de l’Impératrice, pour récupérer des lettres.

Elle parle un français parfait, étant russe par son père mais française par sa mère, comédienne séduite lors de la tournée de sa troupe à Saint-Pétersbourg. Elle aussi fut comédienne avant d’être agent secret. Expulsée du royaume, elle s’embarque pour le nouveau monde et épouse l’agent secret américain, M. Galbraith, alias Smith.

Le personnage est historique, comme en témoignent les documents qui suivent :

"Je ne sais si vous vous rappellerés une sollicitation qui fut faite l'année dernière auprès de vous par une dame Dabout Spada, princesse de Kesse-Roen qui s'étoit adressée précédemment à moi sous le nom de comtesse de Brienne et de Bruths, prétendant avoir de grandes réclamations à faire contre la couronne de Russie. La lettre que vous me fîtes l'honneur de m'écrire [...], ma réponse du 30 mai suivant et les détails qu'elle contient vous persuadèrent que cette affaire n'étoit qu'un tissu d'impostures ; vous voulûtes bien même me le témoigner dans votre lettre du 16 aoust dernier. L'événement, Monsieur le comte, a justifié votre façon de penser ; cette dame qui s'étoit servie de mon nom pour trouver un accès auprès de vous, en  a encore abusé ainsi que du vôtre pour former des liaisons ainsi que des intrigues à Paris, et trompe les personnes qui pourroient ajouter créance à ses fables. Je joins ici la copie d'une lettre que j'ai reçu il y a peu de jours de M. le marquis de Richemont par laquelle vous verrés que ce gentilhomme, persuadé de sa bonne foi, lui a prêté une somme de plus de 40 000 livres avec laquelle cette dame a disparu de Paris sans qu'on sache ce qu'elle est devenue [...] Comme il paroit que M. de Richemont n'est pas le seul qui ait été la victime des artifices de cette dame, je crois, Monsieur le comte, que cette affaire mérite toute l'attention de la police et qu'il seroit intéressant que M. Le Noir eût ordre de prendre toutes les mesures nécessaires pour découvrir la retraite de cette dame et connoître tous les ressorts qu'elle emploie pour soutenir son sistème de tromperie. L'existance qu'elle s'étoit procurée à Cassel avant son arrivée à Paris paroit prouver qu'elle joue son rôle dans plus d'un païs, et il seroit convenable que ce rôle traouvât le terme qu'il mérite. Permettés-moi de vous ajouter, Monsieur le comte, que M. le marquis de Richemont est un homme de très bonne maison du Berri, j'ai l'honneur de le connoitre, je m'y intéresse personnellement et vous serai infiniment obligé, Monsieur le comte, des bontés que vous voudrés bien lui témoigner et de l'intérêt que vous daignerés prendre à sa malheureuse affaire."
(Le marquis de Vérac, ambassadeur en Russie, à Vergennes, Saint-Pétersbourg, 25 mars 1782, reçue le 18 avril. Traitée par Hennin, copie envoyée à Le Noir. Corr. Pol. Russie, vol. 108, fol. 175-176. Archives des Affaires Étrangères, Paris).

Vous vous rappellerez, M., qu'une dame se faisant appeler Dabout-Spada, princesse de Kesseroen, m'étant suspecte, je vous priai l'année dernière de prendre des informations sur elle. Vous ne trouvâtes rien dans sa conduite qui justifiât mes soupçons. Il paroit que les hautes gens dont elle avoit sçu s'entourer fixèrent votre opinion sur son compte. La lettre ci-jointe de M. le marquis de Vérac et celle de M. de Richemont que ce ministre m'envoye vous feront voir, M., que cette dame a ourdi une trame dans laquelle beaucoup de personnes sont tombées pour leur malheur. Je vous prie de vouloir bien faire tout ce qui dépendra de vous pour venir à leur secours. Cette prétendue princesse est un être fort dangereux et que j'espérerois faire arrêter partout où elle se seroit retirée.
(Vergennes à Le Noir, Versailles, 4 mai 1782. Corr. Pol. Russie, vol. 108, fol. 255. Archives des Affaires Étrangères, Paris).

 

Kirschner (Franz Gustav)

Le cas de Franz Gustav Kirschner est un cas exemplaire parmi les savants des Lumières. Né en 1721 à Saargemünde (Sarreguemines), dans le duché de Lorraine, il est fasciné dès l’enfance par un oiseau, le hochequeue qui porte son nom et dont Jean-François Parot parle dans Le Fantôme de la Rue Royale.

Ce passereau est cité dans les Psaumes de David (« J’ai vu l’insensé prendre racine ; j’ai vu la bergeronnette noire aimer avec ardeur. »), il est connu pour avoir porté sa nourriture à Siméon le stylite (390-459 ap. J.C.), lequel put ainsi vivre trente-sept ans sur un pilier, près d’Alep en Syrie. Oiseau commun des zones marécageuses de la Méditerranée (Pline le jeune l’observe dans les marais de Campanie), il n’existe plus, au Moyen-âge, qu’au Moyen-Orient. Le troubadour Jaufré Rudel qui part en Orient à la cour comtale de Tripoli chante au milieu du XIIe siècle : « Remembra'm d’un amor de lonh / Vau com la pastorela negra e clis / Si que chans ni flor d’albespis / No'm platz plus que l’inverns gelatz. » La bergeronnette noire est une fois de plus célébrée pour ses amours.

En 1742, Kirschner rejoint à Paris le naturaliste Buffon qu’il admire profondément. Ce dernier est enthousiasmé par le projet du jeune Lorrain de retrouver le passereau disparu. Buffon est également charmé par l’accent tudesque de Franz Gustav Kirschner, germanophone de naissance. Un an plus tard, muni de lettres de recommandation du roi Louis XV, il part dans l’Empire Ottoman. Sa recherche dure plus de dix ans pendant lesquels il apprend l’arabe, le turc et même le kurde. Il se convertit aussi à l’islam, prenant le nom d’Ibrahim ibn El Rûmi, geste que fera, au début du XIXe siècle, un autre voyageur du Levant, l’explorateur suisse Jean Louis Burckhardt.

En 1753, sa quête se termine dans l’oasis du Fayoum en Égypte, à Medinat al-Fayyum, à 130 kilomètres au sud-ouest du Caire. Le lac Fayoum, dans le désert de Libye, est encore au XVIIIe siècle un lac d'eau douce en bordure duquel poussent des roseaux. C’est dans ce lieu que niche le hochequeue auquel Kirschner donnera son nom. Pendant cinq ans, il observe les mœurs du petit passereau sédentaire. Le hochequeue de Kirschner ou hochequeue noir (Motacilla alba negra) est le cousin de notre bergeronnette grise appelée "lavandière" par Buffon en 1778. Comme elle, il mesure entre 16 et 19 cm, avec la longue queue caractéristique de son genre, et pèse environ 25 g. Ce qui semble fasciner le plus Kirschner, c’est son activité sexuelle.

En 1759, Franz Gustav Kirschner est de retour à Paris, au Jardin du roi. À la demande de Buffon, il entreprend la rédaction des deux volumes de ses observations du hochequeue noir, d’abord en francique rhénan de Lorraine (platt) sous le titre Em schwarz Vogel sinn Bùch, puis en français, Confidences et révélations, histoire naturelle de la vie amoureuse du passereau noir du désert de Libye. Ce livre, celui cité dans Le Fantôme de la Rue royale, est publié avec une préface de Buffon en 1760, à Paris, chez Desants, libraire rue Saint Jean de Beauvais.

La librairie Desants brûle le 13 juillet 1789, en même temps que l’armurerie voisine attaquée par les émeutiers, et avec elle beaucoup de livres de Kirschner. Après la Révolution, il n’y a plus de volumes connus de l’œuvre de l’ornithologue. L’édition en platt n’est vulgarisée que par une œuvre de 1890, Heimatbuch der unser deutsch-lothringischen Schriftstellern, qui recense les écrivains en francique rhénan de lorraine et cite de longs passages de l’œuvre de Franz Gustav Kirschner. La bibliothèque de Saargemünde (Sarreguemines) a brûlé sous les bombardements alliés pendant la dernière guerre, détruisant les derniers volumes de Em schwarz Vogel sinn Bùch.

La malédiction de l’œuvre ne fait que suivre celle de son auteur. Après la publication des deux éditions, Franz Gustav Kirschner ne se fait pas à la vie du Jardin du roi. En 1763, Buffon l’invite à Montbard où il est chargé d’organiser la volière du naturaliste. En 1764, il obtient du roi l’autorisation de repartir en Orient. Sa trace se perd à Alep où il recherchait des traces de l’oiseau près de la colonne de Saint Siméon. Aucune information n’est donnée sur sa mort.

À la fin de l’année 1985, la guerre de la Bande d’Agacher ou Guerre de Noël oppose le Mali et le Burkina Faso pour une bande de terre semi-désertique au nord du Burkina Faso et à l'est du Mali. Au centre de la bande, des marécages sont l’habitat de milliers d’oiseaux. Jean-François Parot, alors premier conseiller à Ouaguadougou, et Maurice Roisse, consul général, sont envoyés en mission sur les lieux des combats en 1986. Ils y observent, pour la dernière fois, le hochequeue de Kirschner et rédigent une dépêche sur leurs observations pour le ministère des Affaires étrangères.

Koegler

En 1762, dans L'Homme au ventre de plomb, Nicolas, grimé en vieillard, avait soumis à cet orfèvre une bague appartenant à Madame Adélaïde.  
M. Koegler réapparaît dans L'Enquête russe, en 1782 : joaillier et expert de sa compagnie, il est devenu un vieux monsieur chauve qui s'appuie sur une canne. On le consulte pour lui faire juger du bon aloi des louis d’or. C’est ce que fait Richard Harmand, qui s’est rendu compte que ses louis étaient suspects.

Kourakin (Alexandre Borissovitch)

Le prince Alexandre Borissovitch Koukarine est né en 1752 à Moscou dans une famille de la noblesse russe. À douze ans, en 1764, à la mort de son père, il rejoint Saint-Pétersbourg et devient l’ami le plus proche du tsarévitch Paul Romanov. Il est exilé sur l’ordre de l’impératrice et rencontre le Grand Duc pendant ses voyages en Europe. Dans L’Enquête russe, il l’accompagne dans sa visite à Paris.

Après la mort de Catherine II en 1796, il revient en Russie et sert son ami jusqu'à sa mort. Le fils de Paul Ier, Alexandre Ier, le nomme ambassadeur en Autriche en 1806 puis en France de 1808 à 1812. La richesse de ses vêtements est à l’origine de son surnom de « prince diamant ». 

Il meurt le 24 juin 1818.

Koutaïssoff (Ivan Pavlovitch)

Voir Pavlovitch

Kripaeev (Ivan Dimitriovitch)

Voir Petrovitch