Cagliostro

Joseph Balsamo, comte de Cagliostro, né à Palerme en Sicile en juin 1743, apparaît dans L’Année du volcan.

C’est un aventurier qui se prétend restaurateur de la maçonnerie égyptienne. D’humble origine, il fut tour à tour séminariste, moine infirmier puis médecin. Chassé de son ordre, les frères de la Miséricorde, pour escroquerie, il voyage d’abord en Italie, puis en Grèce et dans le Moyen-Orient (Égypte, Péninsule arabique et Perse). Il en rapporte des connaissances médicales qui font sa réputation.

En 1780, il arrive à Strasbourg où il bénéficie de la protection du cardinal de Rohan, ce qui lui ouvre des portes à Paris. C'est ce que précise L'Année du volcan, lorsqu'à la mention de son nom, Nicolas évoque

« cet étranger protégé du cardinal de Rohan, qui s’en est entêté, arrivé, il y a quelques années, de Strasbourg à sa suite. Celui-là même qui a défrayé la chronique par ses récits incroyables et ses guérisons miraculeuses. »

Cagliostro se vante d’être immortel, de posséder une eau de jouvence et une pierre philosophale pour transmuter les métaux en or. Ses vêtements accentuent son aspect mystérieux, que décrit le onzième roman :

« L’habit quasi-oriental étincelait, surbrodé, le mollet droit tendu, comme pour une pose d’apparat, laissait entrevoir un bas chiné à coins d’or. Les souliers en velours arboraient des boucles en pierreries. Au débordement des paroles correspondait celui des diamants, présents aux bagues des doigts, à la jabotière et aux chaînes des montres. Les nattes poudrées réunies en cadenettes ajoutaient encore au bizarre de l’aspect du grand cophte. »  

Nicolas ne se laisse pas prendre à ses escroqueries et en fait un portrait peu flatteur :

« De gros yeux à fleur de tête semblaient pénétrer l’autre comme une vrille. À cela s’ajoutaient des traits grossiers qui déparaient un petit ragot court et épais, sans cou et au front dégarni. Il parlait haut, d’un ton éclatant coupé de rires saccadés et moqueurs qu’il décochait avec une hardiesse effrontée. [...] Son verbiage était un ramas d’italien et de français, le tout lardé de mots d’une langue étrange qui compliquait encore l’entendement de son galimatias. Il entreprit, sans doute à l’intention d’inconnus qu’on venait de lui présenter, de dévider le récit de sa vie depuis sa naissance dans la ville de Médine en Arabie sous le nom d’Acharat. À douze ans, [...] il acquit la certitude d’être le fils caché du chérif de la Mecque. Il parcourut ensuite les principaux royaumes d’Afrique et d’Asie. Il séjourna à Malte, puis en Italie où il rencontra les cardinaux et les princes romains en particulier le cardinal Ganganelli, depuis pape sous le nom de Clément XIV. Il poursuivit sa connaissance du monde par l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, la Hollande, la Courlande, la Russie où il fut l’ami du prince Potemkine et de Corberon, chargé d’affaires de France, et la Pologne. Enfin, cédant aux instances de la ville de Strasbourg et de la noblesse d’Alsace, il avait accepté de consacrer ses talents en médecine au service du public. »

En 1785, il est impliqué dans l’affaire du collier de la reine, ayant persuadé le cardinal de Rohan de croire Mme de la Motte. Il est embastillé, mais soutenu par des francs-maçons, il est expulsé en 1786. Il voyage ensuite en Suisse et en Angleterre avant de revenir en Italie où il est arrêté par la Sainte Inquisition en 1789. En 1791, il est condamné à mort pour crime de franc-maçonnerie par la justice du pape. La peine est commuée en prison à vie. Il meurt dans sa cellule de la prison de Rocca di San Leo le 26 août 1795.

Cahouet de Villers (Victoire)

Victoire Wallard, née à Paris en 1749, avait épousé en 1752 Pierre-Louis René Cahouet, avocat au parlement. En 1763, son mari ayant acheté la seigneurie de Villers, elle se trouva anoblie. Quant à sa charge de trésorier général de la maison du roi, elle fut acquise à Pierre-Louis René Cahouet de Villers grâce aux manœuvres de sa femme, « la plus habile des intrigantes, qui [avait] de l'esprit comme un diable » (Metra, Correspondance secrète, 16 mars 1777) : elle était en effet parvenue à gagner la confiance de l'abbé Terray, lequel avait fait nommer son mari à ce poste. À la fin du règne de Louis XV, elle avait même réussi à se faire passer pour la maîtresse du roi afin « d'escroquer des sommes assez considérables » (Mémoires de Mme Campan). Amie de la comtesse du Barry, elle sut cependant, à la mort de Louis XV, « se mettre bien avec les amis du comte de Maurepas et s'impatroniser à la nouvelle cour » (Metra, Correspondance secrète, 16 mars 1777).

Dans la réalité comme dans le roman, grâce à des brevets et des ordonnances signés d'avance qu'elle avait pu obtenir par l'entremise de son amant, M. de Saint-Charles, intendant des finances de la reine, Mme Cahouet de Villers – Cahuet de Villers, dans le roman – avait pris l'habitude de contrefaire l'écriture et la signature de Marie-Antoinette. Elle rédigea ainsi dans un premier temps des lettres susceptibles de prouver qu'elle était très intime avec la reine puis, cette réputation établie, elle poussa plus loin l'escroquerie, adressant à plusieurs personnes des billets portant la signature de Marie-Antoinette afin d'obtenir des marchands des objets de valeur. Elle utilisa aussi de tels billets pour extorquer de l'argent. Les principales victimes de cette tactique furent la modiste de la reine, Rose Bertin, à qui elle extorqua ainsi une provision d'ajustements, et Jean-Louis Loiseau de Bérenger, fermier général et trésorier général du duc d’Orléans, qu'elle escroqua d’une somme de 200 000 livres, somme supposée être destinée à la reine. Quant à l'anecdote du portrait, narrée dans Le Cadavre anglais, elle est également véridique. Mme Campan rapporte dans ses Mémoires qu'ayant quelques talents en matière de peinture, Mme de Villers avait fait présenter à Marie-Antoinette un portrait qu'elle venait de copier par l’intermédiaire de la princesse de Lamballe. Dans Le Cadavre anglais, Nicolas la présente à juste titre comme  « une dame qui estime que la chasse est ouverte et que la cour est le dernier lieu où on braconne ».

Le 13 mars 1777, Mme Cahouet de Villers est arrêté et conduite à la Bastille. Malade, elle est transférée le 21 août dans un couvent du faubourg Saint-Antoine, sous le nom de Mme des Noyan, où elle meurt. L’affaire a visiblement été étouffée. Son mari refusa de la voir et revendit le château et les terres en 1778 au financier Jean-Louis Loiseau de Bérenger, qui apparaît aussi dans Le Cadavre anglais. Ce dernier était déjà propriétaire du château de Saint Brise qu’il avait fait construire et fut guillotiné le 8 mai 1794.

Campan (Jeanne, Louise, Henriette)

Mme Campan apparaît en février 1777, dans Le Cadavre anglais qui retrace son ascension :

« Son père, commis aux affaires étrangères, avait veillé avec soin à son éducation. Entrée à la cour âgée d’à peine quinze ans comme lectrice de Mesdames, filles du feu roi, elle était passée ensuite au service de la dauphine, comme femme de chambre, lectrice et trésorière de sa cassette. Son mari occupait les fonctions de maître de la garde-robe de la comtesse d’Artois, belle-sœur de Marie Antoinette. »

Jeanne Louise Henriette Genêt est née à Paris le 6 octobre 1752 dans une famille bourgeoise au service de la monarchie : son père était premier commis aux Affaires étrangères. Elle reçut une excellente éducation, ce qui lui permit, en octobre 1768, de devenir la lectrice des filles de Louis XV. En avril 1770, elle entra au service de Marie Antoinette, encore dauphine, dont elle était proche par l’âge.

En mai 1774, elle épousa M. Campan et resta au service de la reine, devenant première femme de chambre en 1786.

Dans La Pyramide de glace, elle vient au Châtelet exposer à Nicolas ses craintes devant les intrigues de la comtesse de la Motte. Le commissaire lui conseille alors de la tenir éloignée de la reine.

À la Révolution, son destin fut lié à celui de la famille royale. Sa maison pillée en août 1792, elle dut s’enfuir avec sa sœur, elle aussi femme de chambre de la reine. Elle continua à écrire à la reine, alors emprisonnée. Sa sœur se suicida en 1794 devant la menace d’une arrestation et Mme Campan prit en charge sa famille.

Elle fonda alors un pensionnat de jeunes filles à Saint-Germain-en Laye, ce qui lui permit d’entrer en grâce auprès du premier consul, dont elle éleva les sœurs Pauline et Caroline, ainsi que la fille adoptive, Hortense Eugénie Cécile de Beauharnais. En 1807, Napoléon la nomme directrice de la Maison impériale d’Écouen, un pensionnat pour les filles des officiers de la Légion d’Honneur.

Quand les Bourbons revienrent au pouvoir, on ignora son service auprès de la reine Marie-Antoinette et on la chassa du château d’Écouen qui fut rendu à ses anciens propriétaires. Elle mourut à Mantes le 16 mars 1822, chez une ancienne élève. Ses Mémoires, publiés après sa mort, sont une source inépuisable sur la vie à la cour.

Catherine

Voir Gauss (Catherine)

Catherine II

Née en avril 1729, à Stettin en Prusse Orientale, Sophie Augusta Fredericka d’Anhalt-ZerbstCatherine est une princesse allemande protestante, qui change de prénom et de religion en épousant Pierre Romanov, le tsarévitch de Russie, le 21 août 1745. Le futur Pierre III, lui-même prince allemand par son père, le duc de Holstein-Gottorp, et petits-fils de Pierre Ier par sa mère, est le neveu de l’impératrice Élisabeth Ière de Russie qui n’a pas d’enfants.

La jeune princesse a reçu une éducation des Lumières. Elle lit les Encyclopédistes et supporte mal l’atmosphère de la cour impériale. Pierre Ier devient empereur en janvier 1762, à la mort de sa tante. Fin juin de la même année, Catherine organise un coup d’état contre son mari avec l’aide de Grigori Grigorievitch Orlov, un officier de la garde devenu son amant et dont elle a eu une fille et un fils. L’empereur est tué pendant la prise du pouvoir. Elle devient impératrice sous le nom de Catherine II. C'est ce passé que rappelle L'Enquête russe :

« Une bouffée de haine remontait du passé quand elle songeait au tsar Pierre, son époux. Et que dire de ce méchant peuple se laissant berner par de folles rumeurs, le croyant sorti de la tombe, qui avait favorisé la folle équipée de Pougatchev ? Alors, de qui était Paul ? De quels reins féconds auxquels elle avait livré un jour son corps insatiable ? Soltikof ? Elle ne comprenait pas son fils. Tout l’éloignait de sa mère et souveraine. En avait-elle éprouvé du plaisir malin à lui révéler les turpitudes de sa première femme, lui dévoilant point par point les détails de sa liaison avec Razoumovski. Elle soupçonnait d’ailleurs ce dernier d’user de sa faveur pour mettre la femme de Paul dans les intérêts de la France. Elle se mordit les lèvres. On lui avait imputé à crime la mort en couches de sa belle-fille. Elle avait dû écrire des lettres et encore des lettres à Voltaire, à Grimm, cette langue de vipère, à Mme de Bielke, sa confidente, qui tenait bureau d’esprit à Hambourg. Elle fit même publier dans une gazette de Clèves un article de commande pour insinuer que cette mort était due à une malheureuse malformation de la princesse. »

Sa réputation d’amante insatiable n’est pas usurpée. Elle eut de nombreux amants, le principal étant le prince Grigori Potemkine, dont elle fit un ministre et un conseiller écouté.  Un autre de ses amants, Stanislas Poniatowski, devint roi de Pologne en 1764, premier pas vers une annexion du royaume voisin.

À son éducation des Lumières s'oppose son pouvoir autocratique sur un immense empire. Sa volonté réformatrice est souvent restée au niveau des paroles. Ainsi loin de moderniser l’empire, elle prolonge le système féodal en maintenant le servage et en renforçant le pouvoir des nobles. Alors qu’elle en a les moyens techniques, la Russie passe ainsi à côté de la révolution industrielle dont les bases se mettent en place en Angleterre. D’un autre côté, elle joue un rôle important dans le développement artistique de la Russie, n’hésitant pas à appeler en Russie des comédiens de toute l’Europe, ce dont L'Enquête russe se se fait l’écho.

Elle veut être considérée comme un monarque éclairé et entretient une correspondance avec les philosophes français : Voltaire, d’Alembert et Diderot. Elle accueille ce dernier à Saint-Pétersbourg lors d’un voyage du 11 juin 1773 au 21 octobre 1774. Elle est aussi la dépositaire de la bibliothèque de l’écrivain après sa mort en 1784.

Sa réussite est sans contexte sa politique étrangère. Elle unit dans une alliance opposée aux Français et aux Autrichiens les royaumes des bords de la Baltique, Prusse, Pologne et Suède, ce qui ne l’empêche pas, avec l’accord des Prussiens et des Autrichiens, de démembrer dès 1772 le royaume polonais. L’affaiblissement de l’Empire ottoman lui ouvre dès 1774 la mer Noire. La Crimée est annexée à l’Empire en 1783, annexion confirmée après une nouvelle guerre en 1792. Dans les guerres européennes, elle cherche à jouer la médiation, que ce soit entre la Prusse et l’Autriche en 1778-1779 et entre les Anglais et les Américains dès 1780 : L'Enquête russe rappelle ces tentatives. Elle encourage la colonisation des nouveaux territoires en invitant des populations de langue allemande à venir s’y installer dès 1763.

Elle meurt le 17 novembre 1796 à Saint-Pétersbourg. Le comte du Nord, le fils mal aimé, Paul Ier lui succède. 

Chamberlin (Edme de)

L'énigme policière de L'Honneur de Sartine commence le 6 juin1780, avec la découverte de la mort d'Edme de Chamberlin par le docteur de Gévigland.

Originaires de Champagne, les Chamberlin ont su, du trisaïeul maître des eaux et forêts sous les Valois au grand-père trésorier général de la Marine, faire fructifier le capital familial. Cette famille s’est en outre enrichie par des transactions au cours de la guerre de succession d’Espagne. Quant à Edme de Chamberlin, qui devint à son tour trésorier général de la Marine à la mort de son père, il finit contrôleur général de la Marines et des colonies.

De telles fonctions l’ont fait entrer en possession de papiers compromettants pour certaines personnes, lui assurant ainsi un certain pouvoir. En 1780, sa fortune est considérable car il possède non seulement plusieurs maisons et terrains à Paris, mais aussi des terres et des bâtiments en Champagne et des maisons à Troyes et Melun. À ces biens matériels s’ajoutent des rentes sur l’hôtel de ville et sur les aides et les gabelles.

Les Bougard de Ravillois

M. de Chamberlin a une nièce, Charlotte, à qui il voue une certaine tendresse. Celle-ci est la fille d’une sœur mariée à Gaspard de Ravillois (cf. L'Honneur de Sartine, p. 12) qui, ruiné par la faillite puis la suppression de la Compagnie des Indes, fut contraint de marier sa fille à un parvenu, Jacques Bougard, lequel par ce mariage acquérait la particule, devenant Jacques Bougard de Ravillois, fermier général : « Des fonds contre un nom ! ». Cependant quelque pages plus loin, le beau-frère d’Edme devient un frère aimé, mort ainsi que son épouse des suites des fièvres, après avoir reconstitué sa fortune au service d’un radjah (cf. L'Honneur de Sartine,p. 15)...

Sur les instances de sa nièce, Edme de Chamberlin a loué sa propre maison sur l’île de la Cité pour venir habiter l’hôtel de la rue des Mathurins, dont il ne supporte pas le luxe ostentatoire. Il ne supporte pas plus les Bougard : ni la mère de Jacques, l’insolente Sophie Bougard, ni Jacques lui-même, qui dilapide la fortune de Charlotte au jeu.

Les enfants qui portent le nom de Bougard de Ravillois sont au nombre de deux : Armand, semblable à son père, et Charles, cadet boiteux et souffre-douleur, issu de la liaison adultérine que Charlotte entretient avec Richard Melot, commis de Bougard de Ravillois. À la fin du roman, Charlotte s'enfuit à Bruxelles avec son amant et leur enfant.

Chartres (duc de)

Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, né au château de Saint-Cloud le 13 avril 1747, fut d'abord duc de Montpensier. À la mort de son grand-père, en 1752, il devint duc de Chartres, puis duc d'Orléans en 1785, à la mort de son père. Il est le descendant du Régent d’Orléans, et par conséquent de la branche cadette des Bourbon – d’où son titre de cousin du roi – mais il descend aussi, par les femmes, de bâtardes de Louis XIV.

En épousant sa cousine Louise Marie Adélaïde de Bourbon, il devient en 1769 le beau-fils du très riche duc de Penthièvre, par ailleurs Grand Amiral de France, titre qu’il envisageait d'obtenir lui aussi. La bataille d’Ouessant met fin à cette ambition.

Dans Le Noyé du Grand Canal, Jean-François Parot met en scène cette bataille et montre comment, à bord du Saint-Esprit, vaisseau de quatre-vingt canons, le duc de Chartres se rend responsable le 27 juillet 1778, en n’obéissant pas aux signaux de l’amiral, de la demi-défaite française. Pressentant des ennuis, le roi et Sartine avaient du reste chargé Nicolas de surveiller le duc de Chartres, qui commandait l’escadre bleue appartenant au duc de Penthièvre, son beau-père, grand amiral de France.

« Le goût anglais dominait dans sa toilette, toujours distinguée par quelque nuance particulière, et, surtout dans la splendeur de ses équipages. Malgré un visage peu attrayant, enflé et souvent couvert de pustules à vif, il possédait un port et une tournure des plus flatteuses que renforçait un abord en général prévenant. [...] Nicolas pris aussi connaissance d’éloquents rapports de police sur la vie secrète du prince. Apparaissait l’image d’un homme débauché à l’excès, à la fois avare et dispendieux, dont la passion du jeu n’avait d’égale que la voracité à trouver les moyens indispensables à la satisfaire. »

Le roman mentionne qu'en décembre 1778, le duc est nommé colonel général des hussards et de la cavalerie légère, et non pas grand amiral, « camouflet » qui le transforme en opposant à la reine et à Sartine. Nicolas signale son absence d'assiduité à la cour. Très jeune, il admire le système anglais de monarchie parlementaire et, en 1771, il soutient les Parlements contre le roi. La même année, il est élu grand maître du Grand Orient de France, prônant en cela les idées d’égalité propres aux maçons. En 1780, le roi lui interdit de participer à l’expédition de Rochambeau qui part au secours des Insurgents américains depuis Port-Vendres en Roussillon.

En dehors de six enfants officiels (dont le futur roi Louis-Philippe 1er, qui apparaît dans La Pyramide de glace), le duc de Chartres eut des enfants naturels de ses maîtresses. L'éducation de ses enfants officiels fut confiée à sa maîtresse, Mme de Genlis.

Sa vie sentimentale est celle d’un noble libertin du XVIIIe siècle. Malgré sa richesse, son train de vie luxueux est à l’origine de difficultés financières, ce que souligne Le Noyé du Grand Canal. Le duc multiplie les expédients pour renflouer ses caisses. En dehors d’une aide apportée par l’ambassadeur anglais, il est le premier des nobles à rentabiliser ses propriétés, faisant du Palais Royal un espace combinant boutiques et logements à partir de 1781. Il vend sur la place de Londres les bijoux ainsi que les tableaux amassés par sa famille depuis plusieurs générations. Couvert de dettes, il emprunte à Londres pour couvrir ses travaux au Palais-Royal : ces arrangements financiers sont au centre de l’intrigue de La Pyramide de glace, unissant Philippe de Vainal, Le Bœuf et le duc de Chartres.

En 1784, le duc est toujours grand-maître du Grand Orient de France et, dans La Pyramide de glace, Nicolas est révulsé à l’idée que le duc, libertin et à la réputation de corrompu, puisse diriger les francs-maçons qui prônent les notions d’universalité, de raison et de fraternité. Favorable à une évolution vers une monarchie parlementaire sur le modèle anglais, le duc de Chartres regroupe les mécontents. Il est aussi à l’origine de pamphlets contre la reine qu’il n’aime pas et qui le lui rend bien. Son opposition au roi se renforce en 1785, lorsqu'il devient le chef de la maison d’Orléans. Quand Nicolas le rencontre au Palais-Royal, il est vêtu à l’anglaise, simplement et avec élégance mais le regard de Nicolas est critique :

« Son visage, légèrement bouffi, était toujours déparé par des irritations de sa peau. Il ne portait pas perruque et ses cheveux rares et fins entouraient une calvitie naissante. »

Le duc de Chartres accueille la Révolution avec enthousiasme, comme le fait le petit groupe de nobles libéraux dont certains ont rejoint La Fayette en Amérique. Député de la noblesse, il rejoint le Tiers État, acceptant la dénomination d'Assemblée Nationale à la fin du mois de juin 1789. Il est proche alors de Mirabeau. Les évènements du 6 et 7 octobre 1789, dans lesquels il semble avoir joué un rôle, le contraignent à s'exiler en Angleterre. Revenu en 1790, il est considéré comme un Jacobin et un Montagnard. Il est élu député de la Seine à la Convention nationale de 1792 et il abandonne son nom pour celui de Philippe Égalité. Il vote la mort du roi son cousin sans état d’âme, entraînant avec lui un certain nombre de députés. La défection de son fils aîné, qui quitte l’armée du nord avec le général Dumouriez pour passer à l’ennemi en avril 1793, entraîne son arrestation et celle du reste de la famille. Il est guillotiné le 6 novembre 1793 à Paris.

Charwel (Lord et Lady)

Personnage romanesque de L’Inconnu du Pont Notre-Dame. Lord Charwell est un vieillard, Lord de l'Amirauté. Il a épousé Antoinette Godelet. Ils possèdent un grand domaine en Écosse près du loch Lomond.

Cheron

Cheron est un ami de Nicolas, commissaire du quartier de la Bastille en 1783.

Chevert (François)

Né à Verdun le 2 février 1695, François Chevert est un homme emblématique dans la série. Il est, dans L’Énigme des Blancs-Manteaux, le héros de Bricart, qui a servi sous ses ordres à Bassignano en 1745, et celui de Jacques Nivernais, dans Le Sang des farines. Ce dernier, qui a fait la campagne de Prague, salue en 1775 la mémoire de son chef en ces termes :

« Savait parler à la troupe. C’était un petit devenu grand… »

C'est aussi sous les ordres de François Chevert qu'a servi le vieux soldat unijambiste du Noyé du Grand Canal, interrogé par Nicolas devant la Samaritaine.

Orphelin, François Chevert fut recueilli en 1706 par un soldat du régiment de Carneau et, de ce fait, entra dans l’armée dès l’âge de onze ans. Sans fortune, il ne dut son ascension qu’à son mérite. En 1710, il recevait un brevet de sous-lieutenant au régiment de Beauce. En 1728, il devenait commandant puis, en 1739, lieutenant colonel de ce même régiment.  

En 1741, il s’illustra à Prague par des actions d’éclat, parvenant à prendre la ville sans pillages. Il fut alors promu brigadier des armées du roi.

En 1742, l’armée française étant assiégée dans Prague, il assura la sortie du maréchal de Belle-Isle dans la nuit du 16 au 17 décembre et, avec ses mille huit cent hommes, il tint tête à l’armée autrichienne jusqu’au 2 janvier 1743. Menaçant de se faire sauter avec la ville, il obtint des conditions de capitulation très honorables.

Il se distingua également dans les batailles qui opposèrent l’armée française à celle de Charles Emmanuel, roi de Sardaigne. Devenu brigadier général, il remporta – entre autres – la bataille de Châteaudauphin, ce qui lui valut une promotion supplémentaire : il fut nommé, en 1744, maréchal de camp. En 1748, il devenait lieutenant-général grâce à son action dans la bataille de l'Île Sainte-Marguerite (campagne de Provence).

Sa carrière fut longue puisqu’il ne se retira qu’en 1761. Il n’avait connu qu’un seul revers : à la bataille de Meer (ou Mehr) en 1758. Aussi fut-il maintes fois honoré : nommé Chevalier de Saint-Louis en 1742, il fut fait Commandeur en 1754 et Grand Croix en 1758.  Il fut aussi, la même année, chevalier de l'Aigle Blanc de Pologne.

Il mourut à Paris le 24 janvier 1769. En 1771, on éleva dans l'église Saint-Eustache un monument pour honorer sa mémoire. On peut y lire cette épitaphe :

Sans aïeux, sans fortune, sans appui, orphelin dès l’enfance, il entra au service à l’âge de onze ans ; il s’éleva malgré l’envie à force de mérite, et chaque grade fut le prix d’une action d’éclat. Le seul titre de maréchal de France a manqué, non pas à sa gloire, mais à l’exemple de ceux qui le prendront pour modèle.

Comte du Nord

Voir Paul 1er

Condé (Prince de)

Né en 1736 à Paris, Louis V Joseph de Bourbon-Condé est un prince de sang descendant de Louis IX. Il hérite du titre de Grand Maître de la Maison du Roi à l’âge de quatre ans, quand son père meurt.

En 1753, il épouse Charlotte de Rohan-Soubise, membre de la puissante famille de Rohan, ce qui explique qu’il soutient le cardinal de Rohan contre le roi lors de l’Affaire dite du collier de la reine. Ils ont trois enfants, le fils aîné étant le duc de Bourbon, père du duc d’Enghien, dont parle L’Enquête russe. Sa femme meurt en 1760.

Militaire, il est lieutenant général des armées du roi en 1758 et combat pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763). Il est à l’origine  des rares victoires françaises à Grüningen et à Johannisberg (1762). En 1780, le roi le nomme Colonel général de l'Infanterie. Après la guerre de Sept Ans, il devient gouverneur de Bourgogne.

Le Prince de Condé se lance aussi dans des spéculations immobilières car, la haute bourgeoisie se faisant bâtir de luxueuses demeures, les nobles se doivent d’aménager les leurs avec plus de faste. En 1764, le Prince de Condé achète le Palais Bourbon au roi Louis XV et lui vend, en 1770, l’hôtel de Condé pour financer l'agrandissement du palais et l’embellissement du château de Chantilly. Dans L’Enquête russe, le prince de Condé, Mlle de Condé, son frère, le duc de Bourbon, sa femme et le petit duc d’Enghien reçoivent le comte et la comtesse du Nord au château de Chantilly.

Prince des Lumières, il est l’un des protecteurs du marquis de Sade, un lointain parent élevé avec lui à l’Hôtel de Condé, et accueille luxueusement écrivains et artistes au château de Chantilly.

Noble libéral, il refuse pourtant, en 1789, le doublement des députés du Tiers-État aux États généraux. Il incarne ainsi la réaction nobiliaire. Dès juillet 1789, il émigre aux Pays-Bas, puis en Italie et à Worms, où il crée l’armée dite de Condé. Cette armée est entretenue, équipée et contrôlée par les puissances en guerre contre la France, à savoir l’Angleterre, puis l’Autriche puis la Russie.

En 1798, il épouse la princesse Maria Caterina Brignole Sale, divorcée du prince Honoré III de Monaco.

En 1800, il doit licencier ses soldats et, appauvri, s'exile à Londres avec son fils. Même si la pension accordée par les Anglais est insuffisante, il continue de vivre en prince de sang et insuffle au duc d’Enghien l’esprit de la contre-révolution. En 1804, ce dernier est enlevé en Allemagne et exécuté dans les fossés de Vincennes sur l’ordre de Napoléon, mettant fin aux espoirs de la maison de Condé.

Devenu veuf une seconde fois en 1813. L’année suivante, le Prince de Condé revient en France « dans les fourgons de l’étranger » et retrouve à soixante dix-huit ans, sa charge auprès de Louis XVIII au palais des Tuileries. Il meurt au château de Chantilly en 1818.

Conti (Prince de)

Dans Le Sang des farines, il est pressenti comme l'instigateur des émeutes frumentaires qui secouent une partie du royaume en mai 1775.

Louis François de Bourbon-Conti est un prince de sang, membre d’une branche cadette de la famille royale. Il est né à Paris le 13 août 1717 et le roi Louis XV est son parrain. Il épouse en 1732 une cousine, une fille du Régent, Louise-Diane d’Orléans. Comme ses ancêtres, il se consacre à la carrière des armes. Il participe à la guerre de Succession de Pologne sous les ordres de maréchal de Berwick. En 1734, il est nommé maréchal de camp et l’année suivante lieutenant-général.

En 1744, pendant la guerre de Succession d’Autriche, il attaque les armées de Piémont-Sardaigne à la tête d’une armée franco-espagnole. Il fait preuve d’un courage personnel évident et il est le véritable vainqueur de la bataille de Coni. En 1745, il se bat en Belgique mais se brouille avec le maréchal de Saxe. Le roi craint la popularité de son ambitieux cousin et accepte mal ses coups d’éclat. Il est écarté de la carrière militaire, en dépit du titre de généralissime qui lui est attribué. Il joue par la suite un rôle dans la diplomatie française, le roi l’ayant nommé à la tête du conseil secret.

Bien qu'élu grand prieur de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem en 1749, il est considéré comme libertin et athée. Opposé à l’absolutisme et proche des Jansénistes, il prend le parti des Parlements contre le roi à partir de 1756. Il est opposé au renversement des alliances – l’alliance autrichienne – du début de la guerre de Sept Ans. Dès lors, Conti ne se rend plus à Versailles, devenant ainsi un prince-frondeur. En 1761, il brigue même le trône de Pologne. Noble du siècle des Lumières, il est cultivé et bon musicien. Il protège les philosophes, en particulier Rousseau et les écrivains : il pensionne Beaumarchais. Il est aussi un mécène qui collectionne les tableaux dans son château de L’Isle-Adam à l’ouest de Paris.

Il meurt à Paris le 2 août 1776, toujours athée, deux ans après le roi Louis XV

Coquiller (Denis)

Denis Coquiller est, dans La Pyramide de glace, vendeur de porcelaine et receleur d’objets volés à la Manufacture de Sèvres. Sa boutique,  Au Vase chinois,  se trouve rue Saint-Honoré, près de l’Oratoire et offre un aspect opulent. « On y propose un monde de pagodes de Chine, de vases, des pots à fleurs, d’ornements en tout genre de porcelaine fine, pour cheminées et cabinets. »

Denis Coquiller est un homme âgé, vêtu de gris. Il est marié et a des enfants. Nicolas et Bourdeau le persuadent, par des menaces, de devenir un informateur de la police.

Corberon (Marie daniel Bourrée, baron de)

Issu d’une famille de la petite noblesse de Bourgogne, Marie-Daniel Bourrée, chevalier et baron de Corberon, est né à Paris le 18 juillet 1748. Il a donc trente-quatre ans quand Nicolas le rencontre en 1782 dans L'Enquête russe. Son père, Pierre de Corberon, qui fut président au Parlement de Paris, était propriétaire d'un château à Troissereux (Oise) qu'il donna à son fils aîné, le marquis de Corberon, colonel aux Gardes françaises.

Marie-Daniel Bourrée de Corberon reçut une formation militaire et intègre, comme son frère, les gardes françaises. Lointain parent de Vergennes, il fut chargé, de 1775 à 1780, d'une mission à la cour de Russie.

Lorsqu'il revient, il vit à Troissereux, où il écrit ses Mémoires de 1785 à 1789, mémoires dans lesquels il décrit précisément la cour de Russie au temps de Catherine II. Ces mémoires ont été publiés en 1901 : c'est de cet ouvrage qu'est tiré le portrait ci-contre, exécuté en héliogravure « d'après une miniature du temps appartenant au marquis de Corberon » (Marie Daniel Bourrée Corberon (baron de), Un diplomate français à la cour de Catherine II, 1775-1780, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1901, p. 6).

Dans L'Enquête russe, Nicolas se rend à Troissereux pour y rencontrer l'ancien diplomate, qui est décrit comme hospitalier et bavard :

« Encore jeune, plein d’allure, petit, mince, le cheveu châtain et l’œil noir, l’air redressé d’un ancien officier des gardes-françaises, il maniait une langue rapide et précieuse. Il fut intarissable, gambadant dans ses souvenirs, sautant d’historiettes en anecdotes avec une juvénile agilité et un esprit de primesaut, parfois entrecoupés d’accès d’aigreur et de regrets d’un poste quitté trop tôt. Pourtant il qualifiait la Russie de maudit pays à qui il devait ses rhumatismes. »

Lors de cette rencontre, le baron de Corberon confie à Nicolas qu'il est sur le point de fonder une loge maçonnique. Il a effectivement participé à la création de celle des Illuminés d'Avignon ou Illuminés du Mont-Thabor, formée par Dom Pernéty deux ans plus tard, en 1784, à Avignon.

En 1793, son père, son frère (le marquis de Corberon) et le fils de ce dernier sont guillotinés. Quant au baron, il meurt en 1810.

Creutz (Gustav Philip, comte de)

Gustav Philip de Creutz est né le 1er mai 1731 à Anjala, en Finlande, laquelle était alors rattachée à la Suède. Issu d’une famille noble connue depuis le XVe siècle, il fit ses études à l'Académie royale de Turku. En 1751, nommé à la chancellerie du Conseil privé de la Suède, il vint s’établir à Stockholm, où il se fit surtout connaître par une très grande sensibilité et un talent de poète.

En 1763, il fut nommé ministre plénipotentiaire – ambassadeur – à la cour d’Espagne. N’aimant guère la vie de cour, il visita le pays en homme des Lumières : ses impressions nous sont restées grâce au courrier qu’il échangeait avec son ami Marmontel.

Homme de lettres sensible, il sut se faire aimer des philosophes, ainsi qu’en témoigne une lettre de Voltaire à Damilaville, datée du 21 mai 1764 :

Je viens de passer une journée entière avec le comte de Creutz, ambassadeur de Suède à Madrid. Plût à Dieu qu'il le fût en France ! C’est un des plus dignes frères que nous ayons. II m'a dit que le nouveau catéchisme, imprimé à Stockholm, commençait ainsi : D. Pourquoi Dieu vous a-t-il créé et mis au monde ?... R. Pour le servir et pour être libre. D. Qu’est-ce que la liberté ? R. C'est de n'obéir qu'aux lois, etc.

Le souhait de Voltaire fut exaucé puisque Gustav Philip de Creutz fut, de 1766 à 1783 – pendant dix-sept ans – l’ambassadeur de Suède en France. Il fut reçu dans tous les salons à la mode. Le duc de Choiseul et Louis XV lui-même le tenaient en haute estime. Sous Louis XVI, on le vit souvent dans l'entourage de Marie-Antoinette, à qui il présenta le comte Axel de Fersen.

En 1783, le roi Gustav III lui demande de rencontrer Benjamin Franklin, afin de négocier et de signer le Traité d’amitié et de commerce avec l’Amérique. Il rentra à Stockholm la même année et fut, l'année suivante, élu membre de l'Académie royale suédoise des sciences. Il mourut en 1785.

Le rôle qu’il a joué nous est connu grâce à sa correspondance, dont Jean-François Parot utilise un fragment dans Le Cadavre anglais. Il fut sans doute un diplomate avisé, mais il se fit aussi l’ambassadeur de la culture française, rapportant à Gustav III tout ce qui se passait non seulement à Versailles, mais aussi à Paris, manifestant par exemple son intérêt pour Grétry.  Il faisait aussi parvenir à son souverain les dernières publications parisiennes, des estampes, des tableaux, des meubles, des caisses de vin, des bijoux, des vêtements à la mode et bien d’autres objets qui, à ses yeux, représentaient la capitale française.

Dans L'Honneur de Sartine, il est présenté comme étant l'ami de Nicolas, qui le rencontre chez le frère de Louis XVI.

Croÿ (duc de)

Dans L’Honneur de Sartine, Sartine parle du duc de Croÿ comme d’un ami personnel, devenu l'ami de Nicolas au chevet de Louis XV. Or L'Affaire Nicolas le Floch ne mentionnait pas sa présence. En revanche, le récit de l'agonie du roi s'inspirait largement du récit qu'en fait le duc de Croÿ dans ses mémoires. Dans L’Honneur de Sartine, Sartine rapporte un dialogue entre le duc et Maurepas, le premier défendant les dépassements budgétaires de Sartine à la Marine : « L’autre convenait de tout, mais répliquait en antienne qu’on avait déjà que trop donné à la Marine. Et Croÿ de répéter le caractère décisif de la guerre et d’appeler à des emprunts… »

En 1782, dans L'Enquête russe, Nicolas et Louis lui rendent visite dans sa résidence d'Ivry (qui n'existe plus de nos jours). Le duc de Croÿ paraît alors vieilli et fatigué, « mais toujours allant et empreint de cette courtoisie française que les temps nouveaux tendaient à repousser dans des cercles de plus en plus restreints ». Il interroge Louis sur le service à Saumur. Le jeune officier est impressionné par le duc qui va bientôt recevoir le bâton de maréchal de France.

Anne Emmanuel Ferdinand François de Croÿ appartient à l’antique famille des Croÿ, de petite noblesse, qui, ancrée en Picardie, tire son nom du village de Crouy-Saint-Pierre, ce qui explique la prononciation de son nom : [kRui]. Cette famille dut sa fortune, au XVe siècle, à sa proximité avec Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne. Bannis par Charles-le-Téméraire, ses membres obtinrent la protection du roi de France et leur fortune ne fit que s’accroître, même s'ils redevinrent les conseillers de Marie de Bourgogne et de la famille des Habsbourg, en particulier de Charles Quint.

À la fin du XVe siècle, ils furent comtes puis princes de Chimay et Charles Quint, en 1532, fit de leur seigneurie d’Aarschot, dans le Brabant flamand, un duché. En 1598, Henri IV fit également un duché de la seigneurie de Croÿ pour les détacher de la couronne d’Espagne.

Emmanuel, huitième duc de Croÿ, naquit le 23 juin 1718 à Condé-sur-l’Escaut et mourut à Paris le 30 mars 1784. Dans le cimetière du Vieux Condé, sur son cercueil en plomb est fixée une plaque en cuivre dont l'inscription donne tous les titres du défunt : « Cy gyt, très haut, très puissant, et très illustre prince monseigneur Emmanuel, duc de Croÿ, prince de Solre et de Moeurs, prince de l'Empire, Grand d'Espagne de la première classe, maréchal de France, chevalier des ordres du roi, baron de la ville de Condé, gouverneur de ladite ville, commandant des provinces de Boulonnais, Calaisis et Picardie, décédé en son hôtel de Paris le 30 mars 1784, à l'âge de 65 ans et 8 jours. »

Emmanuel de Croÿ commença sa carrière aux mousquetaires du roi en 1736 : il avait alors dix-huit ans. À vingt ans, il commandait le régiment du Royal Roussillon et participa à la guerre de Succession d’Autriche, d’abord en Westphalie puis en Bohême, sous les ordres du maréchal Charles Louis Auguste Fouquet, duc de Belle-Isle. De 1744 à 1748, il guerroya en Flandre. Il fut élevé au grade de maréchal de camp en 1748 au siège de Maastricht et devint lieutenant général des armées du roi en 1759. Il se battit en Allemagne au début de la guerre de Sept ans. Ce fut aussi un constructeur militaire qui renforça les ports de Dunkerque et de Calais. Il fut nommé maréchal de France quelques mois avant sa mort, le 13 juin 1783.

En tant que gouverneur de Picardie, il a enquêté en Artois sur Robert François Damiens, auteur d’un attentat contre le roi Louis XV en 1757. Dulaure pense qu’il n’a pas été tenu compte de son avis :

Le prince de Croy avait recueilli en Flandre plusieurs notions intéressantes et propres à répandre de grandes lumières sur les instigateurs du crime. Les juges refusèrent d'en faire usage, parce que les mémoires qui les contenaient, n'étant accompagnés d'aucune forme juridique, ne pouvaient servir au procès. Cependant un des rapporteurs, le sieur Pasquier, en fit un extrait. En annonçant ce travail, il déclara qu'il n'avait plus les originaux, qu'il ne lui restait qu'une copie qui n'était pas même certifiée véritable. Il ne paraît pas que cet extrait ait jamais été lu devant les juges. (Dulaure, Jacques-Antoine,  Histoire physique, civile et morale de Paris, Paris, Guillaume, 1824 (2e édition), tome VII, p. 393)